Nous avons abordé précédemment la question de la standardisation des formats de publication Web sous les trois angles : technique, social et économique. Ceci devait nous permettre de comprendre, dans le système industriel des nouvelles technologies, où la question de la standardisation, si elle n’est structurante en tous points, s’avère au moins conditionnante, quels étaient les mécanismes mis à l’œuvre dans ce processus.
Notamment, il semble que considérer un format comme un standard, consiste à lui à attribuer un rôle structurant dans l’environnement des nouvelles technologies ( en terme technique, social ou économique). Il intervient dans l’information (la conditionne), les modes de transactions (ouverts et fermés) et les formes économiques (propriétaires et libres).
Dans ce processus où intervient une diversité d’acteurs, Dominique Foray et Chrisptopher Freeman notent que c’est l’usage qui fait émerger le standard. « Il n’a pas matière à différencier des phases de création et de diffusion : c’est l’adoption et l’usage qui confèrent au bien son mode d’existence. (…) Le processus de création recouvre dans ce cas la constitution du réseau, non point la mise au point de l’artefact »[105].
Notre objet est donc ici d’expliciter la notion d’usage, lorsque l’on parle de Flash. A quel mode d’existence cela conduit pour le format et avec quelles implications pour l’utilisateur ?
· L’invention du logiciel de dessin et d’animation vectoriels
L’animation vectorielle pour le Web fut inventée par Jonathan Gay, co-fondateur de la société FutureWave Software en 1993. Le logiciel d’édition s’appelle « FutureSplash Animator » et publie au format « .SPL ». Il nécessite un plug-in, celui-ci étant distribué gratuitement.
En 1997, Macromedia change de président.
Bud Colligan (créateur de Director) est remplacé par Rob Burgess (ancien patron
de Silicon Graphics Canada). Ce dernier fait évoluer l’entreprise vers l'Internet
et fait migrer tous les produits sur le Réseau. Director, très utilisé
pour les CD-ROM, s’avère trop lourd pour des diffusions sur Internet.
Macromedia fait alors l’acquisition de l’entreprise de Jonathan Gay
et rebaptise le logiciel « Flash ». La version « Flash
2 » et le format SWF voient le jour dans la foulée. En
utilisant les propriétés mathématiques des courbes vectorielles, Flash permet
la publication de contenus graphiques légers moyennant le téléchargement du
plug-in. Le logiciel devient un éditeur
Web complet qui permet de créer des
graphismes, de les animer, de les intégrer en tant qu’éléments d’interface
interactifs et de générer le code HTML nécessaire au support du SWF dans un
navigateur.
C’est donc une innovation fondamentale, d’ordre technologique qui est à l’origine du logiciel. Celui-ci, connaîtra ensuite des évolutions qui a chaque fois seront qualifiées de la même façon. C’est ainsi que SWF se situe dans une perspective historique où chaque mise à jour fait référence à l’environnement Web de son époque.
· Vers un éditeur de contenus « pluri-média ».
Aujourd’hui, Flash n’est plus seulement un logiciel d’animation et de dessin vectoriels. Au fur et à mesure des versions, Macromedia a fait évoluer son produit vers un éditeur de contenus « pluri-media ».
Nous pouvons relever deux facteurs principaux à l’origine de cette évolution. D’une part, il y a la demande des utilisateurs qui attendent un logiciel d’édition complet répondant aux évolutions de l’environnement Web. D’autre part, la logique industrielle du groupe vise à positionner et répartir clairement son offre de solutions globale[106].
Ainsi, lors de son lancement, « Macromedia annonce Flash 4 pour des expériences Web plein
écran inoubliables »[107].
Avec l’adjonction de nouvelles fonctionnalités, Flash n’est plus seulement un
format vectoriel. L’éditeur Web se met au goût du jour face à l’arrivée de
l’audio et du JavaScript sur le Web.
· L’ActionScript[108],
·
Le
streaming audio MP3.
Avec Flash Mx, le format intègre des fonctions de vidéo qui commence à se développer sur le Web. Et face la recommandation de SVG par le W3C, Macromedia normalise son format.
· Importation, visualisation et compression de la vidéo.
· Renforcement des compatibilités ECMAScript, HTML, XML, MP3, Unicode et H.263.
Pour l’utilisateur-producteur, l’usage de Flash n’est pas neutre. S’il ne prend pas directement parti pour SWF, il prend le parti de ne pas utiliser les formats normalisés. Ce choix le conduit, à créer un lien permettant de télécharger le plug-in Flash[109] sur ses publications (ce qu’on peut voir d’une façon générale). Il est donc directement associé à la diffusion de la technologie.
A la suite d’un article intitulé « Flash est mort, vive le SVG! »[110] paru sur le site Transfert.net. Les lecteurs se sont livrés à un débat dans un forum consacré à l’article. Leurs réactions nous montrent à quel point, cet usage, s’il n’est pas neutre, est accompagné de significations qui le justifient.
Tout d’abord, l’aspect ouvert d’un format de publication Web est relatif. Étant donnée la structure du marché des navigateurs, la prééminence du produit Microsoft permet à la firme américaine d’adjoindre aux formats libres des fonctions propriétaires et de renforcer sa position.
« Avec Adobe et Microsoft comme parents, le format SVG risque bien d’être commercial lui aussi. Un peu comme Acrobat, bien sûr ce format est ouvert, des applications permettent de produire des PDF, mais pas avec toutes les options ou la même facilité qu’avec le produit d’Adobe... un peu comme le HTML à la sauce I.E.[111] » (Troll, 11/11/2001)
Ensuite, le caractère « propriétaire » de SWF ne signifie pas « rançonner le marché ». Il s’agit plutôt de reconnaître l’apport d’une innovation signée Macromedia.
« Une fois de plus, on assiste à une guerre qui à la fin récompensera non pas celui qui au départ a eu la bonne idée, mais celui qui aura le plus gros rouleau compresseur marketing. J‘adore les produits Adobe, je les utilise tous les jours... mais là sincèrement, je ne vois aucune idée nouvelle juste du pillage de ce qui fut une bonne idée, une évolution majeure du net ». (eFraid, 11/11/2001)
Si un format ouvert et libre revêt de nombreux intérêts, il ne peut concurrencer le format propriétaire que s’il a un potentiel technique équivalent.
« SVG, un jour, ce sera bien, mais y'a du taf, beaucoup beaucoup de chemin à parcourir, et autant coté format, que coté logiciel de création d'anim, que même du coté plug-in, complètement fermé et très lent....quand au codage des objets en ASCII, ça rend obligatoirement tout beaucoup plus lourd, un peu comme le VRML opposé au metastream ou au cult 3D.... Bref, faut essayer un truc avant de faire de faux espoirs...oui, SVG tuera un jour Flash (cause beaucoup moins propriétaire) mais dans très très longtemps... » (Quizitt, 13/11/2001)
Enfin dans les débats, l’anticipation porte aussi sur les usages. Alors, le format .SWF est associé à l’idée d’un Web innovant. Animé, il mêle design et interactivité.
« Avec Flash, on a quelque chose qui était trop
rare sur le Web : la ludicité. On joue avec une souris, on ne fait pas que
cliquer. Les graphismes prennent de l’importance : on sait désormais qu’il est
possible de faire de l’information et du beau en même temps. On semble oublier que
ce ne sont pas les inventeurs du Web qui vont l’utiliser, mais les enfants qui
ont grandi avec une nintendo. Il faudra leur proposer autre chose que des
lignes de texte bleu souligné ». (rondelle, 11/11/2001)
Nous avons ici relevé trois thèmes principaux caractérisant l’implication de l’utilisateur-producteur.
· La normalisation n’est pertinente que si elle présente une alternative d’une performance comparable au format de Macromedia et porte en elle les limites de la structure du marché des navigateurs.
· L’aspect propriétaire ne signifie pas s’approprier une partie du Web, mais reconnaît à Macromedia la parenté d’un pan entier du Web.
·
L’univers de Flash est associé à la notion
d’anticipation sur un Web plus ludique avec une ergonomie dynamique et sur les
usages associés.
De nombreux forums (« macromedia.general.France », « flash-France », « vision-flash ») sont entièrement, ou pour partie consacrés à Flash. Il s’agit là de l’expression d’une véritable communauté qui a certaines similarités avec celle du monde de Linux. C’est assurément un des aspects qui a facilité l’usage et le développement de la technologie.
· Une communauté technique…
L’objet premier de cette communauté est d’échanger des savoir-faire. Trois thèmes principaux sont abordés lors de ces échanges :
-L’ActionScript (recherche de solution répondant à un besoin concret),
-L’utilisation du logiciel (fonctionnalités),
-La compatibilité des formats et des logiciels (exportation, importation, intégration et coordination).
On trouve aussi des mises à disposition de tutoriaux portant sur des questions plus ou moins générales.
Cette communauté peut aussi être
mise à contribution par Macromedia, qu’il s’agisse de définir les évolutions du
produit ou de tester les nouvelles versions (bêta-test). Dans ce sens,
« tout au long du processus de développement, l’équipe Flash a reçu un
coup de main inestimable de la communauté des utilisateurs Flash, un groupe
d’individus étroitement liés, doués de talent et habités de passions. Les suggestions de la communauté Flash ont
joué un rôle important dans la définition et la mise en œuvre des
caractéristiques du produit » (Gary GROSSMAN).
· …et culturelle
La communauté Flash développe aussi des pratiques d’ordre culturel. On note ainsi, une dynamique forte en terme d’observation de l’univers de SWF. Macromedia mène l’action en délivrant le « Prix Macromedia de la semaine » qui est très réputé. Ce que peuvent faire aussi des sites coopératifs tel praktica.net [112]. De nombreux sites, souvent coopératifs, référencent les publications ; non pas pour leur contenu, mais pour la qualité du « Web design » (infographie, performance de la programmation et interface de navigation).
On relève enfin l’expression
d’une communauté culturelle avec des évènements comme « le flash festival »[113]
ou « le barbecue Flash[114] ».
Il s’agit là de reprises de pratiques sociales existantes, mais dont le sens
est fondé sur l’univers créé à partir du système
d’écriture multimédia qu’est Flash.
En somme, il apparaît que l’usage de Flash n’est pas neutre. Nous notons en effet que l’utilisateur se situe dans une histoire, celle-ci étant rythmée par les mises à jour du format.
Il est, de plus, impliqué et doit prendre partie sur des notions telles que la normalisation, la propriété du format et l’évolution du Web en termes d’ergonomie et d’usages associés.
Enfin, il intègre une communauté technique (échanges de savoir-faire) et culturelle (pratiques communautaires dont le sens est fondé sur Flash, en tant que système d’écriture multimédia). Ce qui est remarquable pour ce logiciel propriétaire, c’est que les modalités d’usages font, sous nombre d’aspects, penser à l’univers de Linux.
Le plug-in n’est pas seulement une technologie qui permet d’interpréter le format de publication. Son caractère propriétaire et sa diffusion gratuite s’inscrit dans une stratégie visant à acquérir une position dominante.
Ce type de stratégie, courante dans le monde du logiciel, a fait la fortune et la désaffection de Microsoft. Il s’agit de « mobiliser un effectif important [d’utilisateurs] sur un produit clef, afin de l’imposer comme standard de fait. La logique économique (…) est de réaliser ensuite ses gains sur les produits complémentaires. »[115]
Selon cette analyse, le logiciel d’édition Flash tient lieu de « produit complémentaire », les 98 % d’internautes munis du plug-in, s’apparentent à « un portefeuille client » et contrairement à ses dires, Macromedia vise plus une position dominante, que le développement d’un standard de fait comme alternative la lenteur des organismes de normalisation.
Reprenant l’idée de Castells qui parle d’une grappe
d’innovations constituée autour d’une innovation fondamentale, nous pouvons
considérer pour les formats qu’une grappe de standards s’est constituée autour
d’un standard fondamental (World Wide Web). Celui-ci se caractérisant par son
ouverture et son a-centrisme. En
conséquence, la question lorsque l’on veut élever une technologie au rang de
standard, est de l’intégrer dans la grappe.
Dans ce sens, pour Emmanuelle Le Nagard[116], l’utilisateur du multimédia considère « la diversité des programmes auxquels le standard va donner accès dans le présent, mais également dans le futur. Les anticipations [jouent donc] un rôle particulièrement important dans ces marchés ». L’accès aux programmes passant par une compatibilité des formats, c’est elle qui qualifie le standard (standard interface). Dans le cas contraire, on considère qu’une technologie rejoint le rang des « orphelins révoltés »[117](Angry Technological Orphan). On comprend alors que si Flash est aujourd’hui un standard de fait, cela passe par un ensemble de « mécanismes de coordination ». L’utilisation du plug-in ne signifie pas que le format se tienne à l’écart des autres technologies. Bien au contraire, on note même depuis la recommandation du SVG, un renforcement de la mise aux normes du format.
· La normalisation croissante
Flash Mx renforce la position des normes dans le format. Si l’ActionScript est aux normes ECMAScript (ECMA-262) depuis Flash 4, la compatibilité XML est étendue et l’intégration du traitement vidéo se traduit par l’adoption de la norme H.263.
· Les accords industriels
Si la recommandation d’un format par le W3C est associée à un accord industriel qui renforce sa position, Macromedia peut signer ce type d’accord avec des firmes qui font références. On relève ainsi de multiples accords avec Nokia ( en 1999, pour le développement d’un langage spécifique au WAP), puis l’installation du plug-in sur des modèles de téléphones [118]mobiles et des agendas électroniques.
L’ouverture du format SWF a permis à des entreprises
telles que Switch de développer des produits complémentaires. Mais l’un des accords
plus important fut celui qui conduisit à l’adoption par Adobe du format pour
ses logiciels, notamment « Live Motion »[119].
Il semblait alors que le milieu de l’édition de logiciel se livrait à une
reconnaissance complète de la solution du format Flash.
· La suite de logiciels
Enfin, Macromedia est propriétaire d’autres standards de fait, ou du moins qui font références. On note ainsi, l’arrivée de la suite Studio MX[120] en Avril 2002 qui renforce la position de son format en le situant dans un environnement logiciel complètement compatible.
Dans le même sens, avec la mise à jour 8.5 de Director,
Macromedia l’ouvre sur Internet et le qualifie de « solution de
développement d’application interactives, 3D »[121].
Director (.DIR) qui revendique 200 millions de plug-in installés, fait
référence dans le monde du CD-ROM. Déjà capable d’intégrer SWF dans son format
d’édition, il s’avère devenir un produit complémentaire pour les développeurs
Web.
[105] Dominique Foray et Christopher Freeman, « Technologie et richesse des nations. Colloque technologie et compétitivité », juin 1990, Paris, Economica, 1992, 517 p., p. 18 (in thèse de François Horn p.64).
[106] Ainsi, aujourd’hui, Flash Mx se veut un outil « pluri-média » qui permet d’intégrer de la vidéo et l’animation 3D pour Internet est confiée à Director 8.5.
[107] Communiqué de presse, Macromedia, Juin 1999
[108] « Les débuts d’ActionScript peuvent être matérialisés par un point intitulé “Interactivité étendue” dans le planning des caractéristiques de Flash4. Flash 3 proposait une suite d’actions de base pour contrôler les clips d’animations et les boutons et offrir l’interactivité » écrivait Gary Grossman (Ingénieur Principal, Flash Team de Macromedia) en Mars 2001. in Colin Mook, ActionScript La référence, éditions O’Reilly, Paris 2001.
[109] Bien sûr, la présence du lien s’explique par la nécessité du plug-in pour « visionner » le site. Mais, il y a sans conteste un choix d’emblée à utiliser un format qui nécessite que le site pointe vers le propriétaire de ce format.
[110] Julien Chambaud, « Flash est mort vive le SVG ! », Transfert.net, 10/11/2001.
[111] Abréviation pour « Internet Explorer ».
[112] http://www.praktica.net
[113] http://www.flashfestival.net
[114] organisé par Vision-flash, « Au programme de la journée : 1 jeu de piste interactif, 1 bouffe multimédia, 1 piscine en open access ».
[115] Jean-Benoît Zimmermann, « Logiciel et propriété intellectuelle : du Copyright au Copyleft ».
[116] Emmanuelle Le Nagard, « L’émergence des marchés du multimédia et la concurrence entre les standards », revue Xoana, n°6, 1999, pp.163-165.
[117] François Horn, L’économie du logiciel, op. cit., p.65
[118] Communiqué de presse Macromedia, « Macromedia annonce le support du lecteur Macromedia Flash sur les modèles de la gamme Nokia 9200 Communicator », 18 mars 2002.
[119] Communiqué de presse Macromedia, « Adobe supporte la technologie Macromedia Flash dans sa nouvelle gamme de produits à venir », 16 février 2000.
[120] qui comprend le nouvelles versions « MX » de Flash, Dreamweaver, Fireworks, Freehand (10) et ColdFusion MX Edition Développeur.
[121] Macromedia Magazine, mars 2002, p.3