« L’USAGE DE FLASH ET LA STANDARDISATION DES FORMATS DE PUBLICATION WEB »

Nicolas BLIN, 2002.


Deuxième partie : La normalisation, cœur d’un système distribué

3. Les enjeux de la normalisation

3.1 Le document numérique

3.1.1 L’émergence du document numérique

3.1.2 Le document numérique

3.1.3 L'objet de la standardisation    

3.2 La société de l’information

3.3 L’économie des réseaux

3.3.1 La nouvelle économie

3.3.2 La question de la richesse…

3.3.3 …dans un système partagé

3.3.4 Le format au cœur du système économique


 

4. Le processus de standardisation

4.1 Le standard et la norme

4.1.1 Du standard à la norme ?

4.1.2 La standardisation d’Internet

4.1.3 Les processus de standardisation

4.2 Les facteurs d'émergence du standard

4.2.1 Les formes de l’appropriation

4.2.2 Les externalités de réseaux

4.2.3 L’innovation

 

 

 

Deuxième partie : La normalisation, cœur d’un système distribué


 

« Une diversité accrue réduit généralement la performance moyenne d’un système mais augmente en parallèle sa capacité à dévier »[57] .

Kjell Nordström et Jonas Ridderstrale

 

3. Les enjeux de la normalisation

Le Groupe « Internet du Futur » défini Internet « par le nouveau monde de l'intermédiaire qui apparaît, et toutes les conséquences en termes d'usage qui s'y rattachent. Ce monde permet de relier entre eux des utilisateurs et des producteurs selon des modalités qui n'étaient pas possibles jusqu'alors, à travers toute une chaîne d'intermédiaires nouveaux qui agrègent et traitent l'information disponible pour l'adapter aux usages. Internet, ainsi, permet pour la première fois de partir de sources d'information hétérogènes pour répondre presque individuellement à des besoins hétérogènes ». [58]

Si l’on note que cette nouvelle forme d’intermédiation se fait à partir d’une « combinaison d’innovations technologiques, d’innovations d’usages et d’innovations économiques »[59] ; alors la question des formats de publication, se révèle intervenir dans chacun de ces champs.

Notre objet est donc ici de discerner cette intervention. D’abord, à travers le document numérique, nous  étudierons la relation qui lie le format et la notion d’information. Ensuite, à partir de l’analyse que fait Manuel Castells de la « société de l’information », nous tenterons de comprendre comment le format participe de l’environnement des pratiques sociales créées autour des nouvelles technologies de l’information et  de la communication, et en particulier d’Internet et du Web. Enfin, à travers l’étude de l’économie des réseaux et des théories associées, il s’agira pour nous de déterminer comment cet artefact technique peut intervenir dans un système économique, voire en faire émerger un nouveau.

 

3.1 le document numérique

De la numérisation du caractère à l’automatisation des tâches de traitement de l’information. L’émergence du document numérique nous fait assister à un processus de description croissante de l’information, d’abord dans sa mise en forme jusqu’à sa dimension ontologique.

 

3.1.1 L’émergence du document numérique

·         Le document électronisé

Le document électronisé est apparu avec la convergence entre l’informatique et le matériel de secrétariat. Ce qu’on appelle communément la « bureautique ». Cette convergence fut marquée par le début de la décentralisation des sites informatiques et des systèmes distribués. Les constructeurs d’ordinateurs ont alors vu la possibilité d’utiliser les machines à écrire comme des périphériques ou terminaux, voire comme des postes de saisie.

Le modèle intellectuel de développement de ces outils électroniques est le WYSIWYG[60]. L’objectif était de faire des « clones » par authentification de ce que serait la page finale, et ainsi de travailler sur une préfiguration intellectuelle. Alors très contraignante, la tâche de mise en forme des documents sur machine à écrire est allégée. Toutefois, les documents réalisés n’étaient pas structurés. La représentation prévalait, impliquant au même titre les contenus et les éléments de mise en page.

 

·         Le document automatisé

Cette association entre l’activité de secrétariat et l’informatique a ensuite évolué vers les « systèmes de traitement de texte ».  Ceux-ci ont apporté la césure entre la forme et le contenu. Fragmentant le texte et associant ces fragments à des règles de représentation, les traitements de texte ont rendu le document autonome vis-à-vis de son mode de réalisation.

Le document fut ainsi constitué de deux parties :

- le texte avec les différents repères de structure.

- les règles de représentation définies à partir d’éléments de structure.

Le statut des différents éléments du texte  est défini par une série d’indications. C’est le module de visualisation (imprimante, écran) qui les interprète et met en forme le document.

 

3.1.2 Le document numérique

·         Le projet technique

A l’origine, il s’agissait de permettre la manipulation d’énormes volumes d’informations (documents et données). A la demande du département de la défense des USA, l’entreprise XEROX (« The Document Company ») mit au point une première forme de document numérique en dissociant trois éléments :

-les structures (modèles documentaires)

-le document structuré (objet avec l’ensemble des éléments de repérage du modèle documentaire que l’on a créé soi-même)

-les règles de représentation du document se conformant aux modèles documentaires (ex. lettre de relance).

Ainsi, un modèle documentaire unique définissant les éléments de structures et la relation de structure peut s’appliquer à une base documentaire.

 

·         Un document logique

Le document numérique situe l’information (data) dans un environnement logiciel. Celle-ci n’est plus seulement indexée et mise en forme, mais disponible à un traitement logique. On dit du document numérique qu’il est « calculable ». En ce sens, il s’agit d’un nouveau type de document dont la finalité, outre la consultation, est le traitement.

De la digitalisation binaire, la vitesse de calcul et la capacité de mémoire des ordinateurs, Pierre Lévy[61] attribue, quatre qualités à l’information numérique. Celle-ci « peut être traitée automatiquement, avec un degré de finesse quasi absolu, très rapidement, et sur une grande échelle quantitative ». L’objectif du document numérique est de conserver ces quatre qualités par une description structurée des données.

La numérisation opère une séparation entre les données et le document. Ce dernier devient le résultat de l’association entre la base de données et le traitement. C’est ainsi qu’on le considère virtuel. N’étant accessible à la pensée humaine que lors de l’affichage via une interface informatique, il est potentiel (parmi un ensemble de possibles) et contextuel (en fonction de la requête de l’utilisateur).

Pour Jo Link-Pezet, « une donnée ne devient information que si elle peut être intégrée à une activité mentale dans un but de décision, d’action ou d’acquisition de connaissances »[62]. Nous pouvons donc distinguer le document des données à partir de la phase de réalisation, c’est-à-dire la disponibilité de l’information à être intégrée à une activité mentale. Les ressources (base de données) sont les données stockées. Les données permettent constituer le document. Le document est la réalisation de l’information.

 

3.1.3 L’objet de la standardisation

Si le document numérique est disponible au traitement automatique du fait de sa structure, sa « plasticité » nécessite une certaine standardisation. En le situant dans son environnement de production, nous pouvons déterminer l’objet de cette standardisation. A ce sujet, Anne Mayère[63] distingue trois approches de l’information au cours du processus de production :

- les informations-ressources : il s’agit des données à partir desquelles sont extraites les informations destinées aux utilisateurs.

- les informations-méthodes : il s’agit des spécifications de l’architecture matérielle ou logicielle, de la codifications appliquées au document ( récupération des données, formatage de l’information, distribution).

- les informations-services : Il s’agit de ce que Ribault[64] appelle « les produits dérivés » des informations-ressources. Ce sont les informations publiées que l’utilisateur consulte.

Pour François Horn, la standardisation porte sur les informations-méthodes et en ce sens détermine la diversité des informations-services possibles pour les mêmes informations-ressources.

On peut ainsi considérer que dans le document numérique, ce ne sont pas les données, mais la façon de les décrire, c’est-à-dire les spécifications de la codification, qui est sujette de standardisation. C’est donc l’articulation entre standardisation et information au niveau des informations-méthodes qui permet la plasticité du document numérique.

Même si une certaine homogénéisation reste inévitable, la standardisation des formats n’est pas contraire à la variété des produits informationnels, pourvu qu’elle soit spécifiée.
3.2 La société de l’information

 

S’il ne s’agit pas de produire ici une critique du travail de Manuels Castells, nous l’appréhendons au regard de l’analyse qu’en a fait Nicholas Garnham. Sachant que l’idée de l’émergence d’une « société de l’information » globale, constitue l’ « idéologie dominante » de notre époque, la version de Manuels Castells est « la plus sophistiquée » des constructions théoriques sur ce thème.

En outre, nous voyons dans l’ouvrage une qualité des textes fondateurs, à savoir son aspect structurant. S’il nous montre le point de vue d’un grand nombre d’acteurs, il peut aussi nous permettre de comprendre quelles innovations structurelles et organisationnelles ont apporté les réseaux et quelle est la participation du format dans le développement de ces nouvelles formes.

En effet, Castells nous fait entrer dans un « nouvel âge de l’information » qu’il caractérise par une évolution du mode de production dominant (le capitalisme) vers « le capitalisme informationnel », et par une nouvelle structure sociale planétaire, la société en réseaux[65] ».

Par « informationnel », Castells entend « une forme particulière d’organisation sociale, dans laquelle la création, le traitement et la transmission de l’information deviennent les sources premières de la productivité et du pouvoir, en raison des nouvelles conditions technologiques apparaissant dans cette période historique-ci ». Cette forme particulière d’organisation sociale correspond à la réorganisation et l’intégration dans un niveau planétaire des sociétés contemporaines. Celles-ci se font dans « l’espace des flux » qui combine trois strates : le « circuit d’échange électronique », les « échangeurs » (nodes et hubs) qui jouent un rôle stratégique dans la « coordination des éléments » et « l’organisation spatiale des élites gestionnaires dominantes » dans un niveau global.

Au cœur de cette évolution, Castells situe la déréglementation globale des systèmes de communication et l’ouverture des marchés financiers. Mais l’émergence d’une forme d’organisation nouvelle passe par l’introduction des technologies de l’information et leur paradigme singulier, dont il relève cinq caractéristiques :

 

·         « Il s’agit de technologies qui agissent sur l’information, pas simplement d’informations agissant sur la technologie comme dans la révolution précédente »

·         Les effets des nouvelles technologies sont omniprésents. « L’information faisant partie intégrante de toute activité humaine, tous les processus de notre existence individuelle et collective sont directement modelés (mais non pas déterminés) par le nouveau médium technologique ».

·         « La logique en réseau de tout système ou groupe de relations utilisant ces nouvelles technologies, la logique en réseau serait trop lourde à réaliser ; or elle est nécessaire  pour  structurer  le non-structuré tout en conservant la souplesse, puisque le non-structuré est le moteur de l’innovation dans l’activité humaine ».

·         « La souplesse. Non seulement les processus sont réversibles, mais organisations et institutions peuvent être modifiées, et même fondamentalement transformées en réaménageant leurs éléments. (…) capacité de réorganisation, aspect essentiel dans une société marquée par le changement et la fluidité organisationnelle ».

·         « La convergence croissance de technologies particulière au sein d’un système hautement intégré ».

 

Les technologies sont donc ici déterminantes et structurantes. Du fait de leur souplesse, de leur rapidité et de leur coût, elles permettent l’institution de la figure du réseau comme « l’unité première de l’organisation économique[66] ». C’est à partir d’elles que se fondent un « nouveau mode de développement », l’informationnalisme et une nouvelle forme sociale, la société en réseau.  Le « mode de production dominant » évolue alors vers le capitalisme informationnel, dont la nouvelle source de productivité serait « la technologie de production du savoir, du traitement de l’information et de la communication des symboles ».  Or, le développement d’un système global et dominant d’échange de connaissances n’est possible « qu’à la condition que se développent significativement les informations[67], grâce notamment à de nouvelles technologies, qui permettent de faire circuler les connaissances entre les agents[68] ».

Nous pouvons donc distinguer l’enjeu que peuvent représenter les formats des documents numériques et leur standardisation, nécessaire à la circulation de l’information. Selon la lecture de Castells, les formats appartiendraient à la deuxième strate de l’espace des flux. Faisant figure d’échangeurs, ils permettent de coordonner les membres du réseau (modalités de description de l’information) et des relier comme appartenant à un même ensemble.[69]

 

3.3 L’économie des réseaux

Avec l’essor d’Internet, la nouvelle économie est rapidement devenue l’emblème de la richesse créée grâce aux réseaux. Mythe, réalité pour certains, moribonde pour d’autres, la nouvelle économie ne semble pourtant pas être le modèle économique exclusif.

 

3.3.1 La nouvelle économie

 

L’expression est apparue le 6 décembre 1996, lorsque l'hebdomadaire américain Business Week titre « Nouvelle économie, nouvel âge ». Il s’agit alors d’expliquer la croissance des marchés boursiers par la restructuration et la globalisation des  systèmes économiques grâce à l’utilisation des nouvelles technologies de l’information. Loin de nous la volonté de plonger notre raisonnement dans les théories de la nouvelle économie. Nous cherchons ici à comprendre la place que les auteurs accordent à l’information dans la création de richesses et le sens que l’on peut donner à cette notion lorsque l’on parle d’une activité humaine en réseaux.

Pour les théoriciens de la nouvelle économie, l’échange d’information devient créateur de richesse alors même que celle-ci est remodelée. Manuels Castells y voit un changement de paradigme économique dans lequel « les innovations techniques, organisationnelles et gestionnaires » dues aux nouvelles technologies et aux réorganisations sont facteurs d’une « dynamique de la structure des coûts dans tous les intrants concourant à la production ». Il considère ainsi l’échange d’informations comme le principal facteur de production permettant d’accroître la productivité.

La notion de richesse est remodelée. La conception de la valeur des titres financiers se voit déplacée de la « profitabilité à court terme » à « deux facteurs clés » : « la confiance des investisseurs [et] l’espérance dans la capacité du pionnier ». Les marchés financiers ayant connu une « intégration globale », ils sont devenus « le réseau stratégique dominant de la nouvelle économie »[70]. Accessibles aux petits spéculateurs, ils sont plus versatiles et plus complexes et c’est de leur propres faits que dépend le processus de valorisation.

Jeremy Rifkin nous propose une analyse plus radicale. Pour lui, la nouvelle économie signifie l’avènement de l’âge de l’accès. L’économie des biens immatériels (ceux-ci étant conçus comme des « expériences ») prend le pas sur l’économie des biens matériels. Le document numérique est alors l’objet d’un secteur d’activité dominant : « Dans les marchés, vous vendez des choses ; dans les réseaux, vous vendez une expérience d’utilisation des choses. Dans les marchés, nous exploitions des ressources physiques, les transformant en biens et services. Dans les réseaux, nous exploitons les ressources culturelles et nous les transformons en expériences pour lesquelles les gens payent. »

 

3.3.2 La question de la richesse…

 

Qu'est-ce que la richesse ? C’est une question que pose la philosophe Dominique Méda. Pour elle, l'économie mesure la richesse avec des indicateurs, vieux de l’après guerre et obsolètes. Les richesses immatérielles, à l’époque ont été ignorées par les économistes car trop compliquées à mesurer. La richesse serait donc aujourd’hui mesurée avec des indicateurs inadéquats qui ne permettent pas de rendre compte de la situation.

« La menace qui pèse sur nous est-elle vraiment la pénurie des biens de base ? La richesse continue-t-elle à être exclusivement issue de biens matériels, ne vient-elle pas également du niveau de savoir et de culture ? (…) Dès lors, si nos besoins sont certes matériels, mais aussi sociaux, culturels, relationnels, si nos maux viennent d'une mauvaise répartition des biens, si nos besoins sont de mettre en valeur autrement nos patrimoines et nos talents, faut-il conserver le même indicateur grossier qui s'imposait au sortir de la guerre ? »

C’est certainement l’économie de ce débat qui a associé les réseaux à l’unique modèle d’un capitalisme évolué. « La croissance est devenue le veau d'or moderne, la formule magique qui permet de faire l'économie de la discussion et du raisonnement. Il nous faut comprendre au terme de quel processus tous les discours politiques sur la bonne société et sur la manière d'améliorer continûment nos relations sociales et notre vie en société ont pu s'en remettre à cette formule magique. Comprendre aussi comment s'est opérée la substitution du moyen (disposer d'un bon niveau de ressources matérielles) aux fins (aménager une bonne société). »

Ce point de vue est partagé par Bernard Lang pour qui « il pourrait se révéler catastrophique de déterminer le fonctionnement de l’économie de l’immatériel, à venir en fonction d’une économie matérielle bien différente et qui appartient au passé »[71].

 

3.3.3 … dans un système partagé

 

L’idée d’une nouvelle économie est apparue lorsqu’Internet, popularisé par le Web fût abordé sous l’angle de la rentabilité industrielle. Il s’agissait d’indiquer comment ce « nouveau » système de communication allait être créateur de richesse. Bill Gates, ayant constitué une fortune colossale dans l’industrie des biens immatériels, faisait alors figure d’icône.

La façon dont on conçoit la richesse n’est ici, en rien anodine car parmi les plus grands succès d’Internet, on compte des services gratuits à l’image de Napster ou Yahoo. Sous cette forme, le système a connu des réussites probantes, tel le monde de Linux. Il y a eu une véritable création de richesse, mais celle-ci est passée outre l’aspect financier.

Dans un article intitulé « Linux : la convergence du monde Unix et du monde PC ? », Nicolas Jullien parle à ce sujet de « la nouvelle économie d'Internet ». Il reprend Godefroy Dang Nguyen[72] : « dans certains cas, des personnes reliées par un réseau peuvent s'organiser pour produire conjointement un bien tel que le logiciel. Cette organisation se substitue alors à l'entreprise car elle a les mêmes avantages que celle-ci. En effet, une entreprise est une organisation qui réduit les coûts d'acquisition de l'information et qui permet d'organiser des complémentarités, c'est à dire de regrouper des personnes ayant les différentes compétences nécessaires pour produire un bien complexe comme l'est, par exemple, le logiciel; c'est vrai aussi du réseau, c'est particulièrement vrai, nous l'avons vu, dans le cas du logiciel, qui est de l'information codifiée ».

Dans le monde de Linux, chaque développeur, plutôt que de facturer sa participation l’a échangé contre la possibilité de profiter de l’apport des autres. Godefroy Dang Nguyen  et Thierry Pénard considèrent que « ces modèles de transaction » s’appuient sur « des logiques de don et contre-don »[73]. Le système économique qui s’est mis en place s’apparente donc à une forme de troc (très loin de l’ « hypercapitalisme » de Rifkin). Il en est de même pour l’expérience de Napster. Le troc ne se fait pas entre individus. Ce qu’apporte les réseaux, c’est la communauté. C’est avec elle que se fait l’échange. On parle alors de « système partagé ».

Faire partie d’une communauté, signifie mettre des ressources à sa disposition, permettre à chacun de ses membres d’en disposer, sans demander de contrepartie directe. En échange de quoi,  on peut profiter d’un comportement identique des autres membres de la communauté[74].

 

3.3.4 Le format au cœur du système économique

 

Dans ce contexte, le format, ou plutôt devrions nous dire le droit qui s’y applique, revêt un caractère éminemment structurant. Le comité d´études sur les monopoles sur les standards  créé par le chapitre français de l´Internet Society en janvier 2002, soulève le problème « du contrôle que des grands groupes cherchent à exercer sur les protocoles et les standards », en tentant de « faire reconnaître [au W3C] des technologies brevetées comme standards »[75].

Membre du comité, Bernard Lang considère que «  breveter un standard équivaut à rançonner le marché » d’une façon contraire à « une architecture de communication ouverte permettant aux personnes d´innover et de collaborer » selon « le principe du "bout en bout" qui a présidé à la création du réseau ». Le format, quand il occupe la position de standard, est donc déterminant dans les « modèles de transaction » possibles sur Internet.

Alors qu’en étudiant l’économie des réseaux, nous pouvons dire que l’idée de la nouvelle économie n’est pas exclusive, que la mesure de la création de richesse dépend du choix des indicateurs ; nous avons vu que les modèles économiques adéquats peuvent diverger considérablement. Au cœur de cette divergence, le caractère ouvert ou propriétaire du format, qui quand il est standard, peut conduire à un système propriétaire, soumis à des droits, comme à un système ouvert, libre de droit.

 

4. Le processus de standardisation

Simon Nora et Alain Minc avaient soulevé la question de la normalisation, en 1978, dans leur rapport sur « l’informatisation de la société ». Pour eux, « l’information [était] inséparable de son organisation [et] de son mode de stockage ». Ils abordaient ainsi la question des formats des documents comme une condition pour les contenus.

 

4.1 Le standard et la norme

Ghislaine Chartron définit le standard comme « un accord consensuel entre acteurs économiques, opérationnel rapidement, avant une validation officielle par les instances normatives comme l’ISO ». Toutefois, notons que la validation officielle peut ne pas se faire parce que le standard est devenu obsolète.

« La norme est un document établi par consensus[76] et approuvé par un organisme reconnu, qui fournit, pour des usages communs et répétés, des règles, des lignes directrices ou des caractéristiques, pour des activités ou leurs résultats, garantissant un niveau d’ordre optimal dans un contexte donné »[77]. Ce serait ainsi le statut des acteurs qui l’adoptent et les « procédures de consensus attachées » qui différencient le standard et la norme.

 

4.1.1 Du standard à la norme ?

Dans un environnement social, les normes sont issues de standards. Tolérant une certaine évolution, elles sont vecteurs de stabilité et entretiennent la  tradition.

En effet, « la règle sociale confine l’innovation au sein d’une partie restreinte de la population. Si elle s’y épanouit, elle peut devenir un standard, comme par exemple un jargon, une langue professionnelle spécialisée, un accent particulier. Si ce standard se normalise, il s’impose dans la structure sociale »[78]. On parle alors d’un système volontaire de normalisation.

Toutefois, quand il s’agit de gestion documentaire, le schéma est différent. « Pour les praticiens du document, les normes ne sont pas des carcans réglementaires, mais des réponses pragmatiques et concrètes à des situations nouvelles. Les règles qu’ils inventent leur permettent de mettre au point une technique et en même temps de la rendre durable » [79] .

Contrairement à un environnement social, dans un système documentaire, la norme  n’est pas exclusivement générée par le standard. La règle veut que les nouveaux usages et la disponibilité à l’innovation soient pris en compte avant les usages passés.

De même qu’un standard peut être normalisé s’il convient à la démarche globale de normalisation (SGML), une norme peut être développée indépendamment des standards en place. On parle dans ce cas, d’un système a priori de normalisation.

 

4.1.2 La standardisation d’Internet

Avec Internet, la standardisation peut générer des spécifications techniques aux statuts très différents en fonction des processus et des acteurs qui les font émerger. On trouve en effet des « normes », des « recommandations » ou des « standards ».

 

·         Les normes

Les normes sont réalisées par des organismes reconnus pas les États à la manière de l’ISO (internationale) ou de l’AFNOR, le DIN ou l’ANSI (nationaux). Elles ont donc une portée légale. Au sein de ces organismes, l’élaboration d’une norme se fait lentement. Entre cinq et sept ans peuvent s’écouler entre le dépôt des devis initiaux et la production finale du texte et de la règle. « C’est le défaut majeur que les producteurs et fournisseurs reprochent aux normes de l’ISO et aux recommandations de l’IUT »[80].

C’est pourquoi, des organismes alternatifs se sont mis en place pour répondre aux besoins du secteur des nouvelles technologies, très dynamique. On trouve ainsi des nombreux forums industriels et des groupes d’intérêts qui s’intéressent chacun, à une technologie particulière et « dont la mission générale est le développement, la définition ou l’utilisation efficace des standards répondant, à temps, aux besoins de l’industrie. A titre d’exemple : Internet Engineering Task Force (IETF) et World Wide Web Consortium (W3C) pour Internet »[81].

 

·         Les recommandations

De la même façon que la norme, les recommandations sont le fait d’un consensus établi entre des acteurs sous l’égide d’un organisme qui détient une certaine légitimité. « Suivant les législations des pays, celles-ci ont valeur de règlement »[82]. Elles peuvent, en outre, être accompagnées d’accords industriels, ce qui facilite leur adoption et leur développement.

·         Les standards

La définition du standard est, sous nombres d’aspects délicate, en particulier pour des question de vocabulaire. Ainsi, aux U.S.A le terme est employé aussi bien pour désigner les normes officielles que les standards de fait, ce qui s’accorde avec une culture empreinte de libéralisme.

Jean-Benoît Zimmermann distingue trois modalités d’émergence d’un standard que nous pouvons reprendre comme suit :

·         Les standards de facto

- Le standard du fait d’une « position dominante »,

- Le standard de fait sont le fait de forum industriels (QoSForum, ATM Forum, Ipv6 Forum) ou commerciaux,

·         Les standards de jure

- définit les normes et recommandations, en primant sur le fait qu’elles viennent d’un organisme.

 

4.1.3 Les processus de standardisation

S’il y a une multiplicité de statuts possibles pour les standards d’Internet, ils ne sont pas pour autant antinomiques. Ainsi XML est une recommandation du W3C et également, un sous-ensemble d’une norme ISO (SGML[83]).

En fait, cette multiplicité est due à la nature et l’histoire de l’émergence d’Internet. A l’intersection de différents systèmes de diffusion et de traitement de l’information, il a d’une certaine façon « brouillé les frontières alors existantes entre des métiers, des acteurs économiques et de fait entre  les processus normatifs associés »[84]. Dans ce sens, Ghislaine Chartron parle d’une « intersectorialité [qui] domine les enjeux intriqués de la numérisation, du multimédia, des fournisseurs de contenu, des services en ligne... (…)

Les institutions de normalisation [subissent alors] de plein fouet cette complexité: réorganisation, coopération entre groupes de travail, nouveau comité stratégique d'orientation...Réorganisations récentes  des instances de l'ISO et de l'AFNOR chargées du secteur "Information et documentation" et "Technologie de l'information"et les liaisons permanentes avec  des institutions de culture informatique (notamment le W3C) sont devenus indispensables ».

 


·         Les standards de jure

Nous retrouvons ici les normes et recommandations qui connaissent des processus d’élaboration relativement identiques.

Ghislaine Chartron[85] relève trois phases dans l’élaboration d’une norme :

-la phase technique : « confiée à une commission experte »,

-la phase de  validation : « associée à une enquête probatoire »,

-la phase d’homologation, confiée aux « directions des institutions de normalisation ».

Ce type de standardisation s’inscrit dans une démarche globale qui vise à structurer et stabiliser le système. Notons que certains acteurs, au premier rang desquels Macromedia déclarent, qu’étant donnée l’évolution et l’instabilité constantes, le processus de normalisation classique est mal adapté à l’industrie informationnelle. Le standard de facto s’affirmerait dans ce champ plus opérationnel que la norme.

 

·         Les standards de facto

Reprenons ici, l’analyse de Jean-Benoît Zimmermann qui relève :

·         Le standard du fait d’une position dominante : l’entreprise s’appuie sur sa situation pour faciliter l’adoption par les utilisateurs de sa solution, voir l’imposer sur le marché ( comme Microsoft avec Internet Explorer et Windows).

·         Le standard de fait : un consortium d’industriels introduit sur le marché un standard, en général pour répondre à l’absence de norme adéquate (Zimmermann). Notons  qu’un standard de fait peut être aussi le résultat de l’activités d’une communauté appartenant au « monde de la création » (par exemple, l’utilisation du système « Apache » pour les serveurs HTTP).

Ce qui est marquant dans ces processus, c’est qu’on « ne choisit pas une technologie parce qu’elle est plus efficace, mais c’est parce qu’on la choisit qu’elle devient plus efficace »[86]. Les facteurs sociaux et économiques semblent donc premiers quand à l’émergence d’un standard de facto.

Notons que dans les deux cas, « le fait que le nombre des adopteurs (réels ou potentiels) d’une solution technique dépasse un seuil critique, permet de faire converger les anticipations vers cette solution, la transformant en standard de facto »[87]. Mais, les anticipations peuvent aussi provenir d’une « multiplication des effets d’annonces et des alliances »[88]. Elles sont dans ce cas « autoréalisatrices ».

En outre, les principes d’appropriation et d’autorenforcement qui est du aux externalités des réseaux, marquent l’intervention des champs sociaux et économiques dans la constitution d’un système technologique.

 

4.2 Les facteurs d'émergence du standard

4.2.1 Les formes de l’appropriation

Dominique Foray et Christopher Freemman notent que « c’est l’adoption et l’usage qui confèrent au bien son mode d’existence.»[89]. Ces processus d’appropriation peuvent prendre des formes multiples, notamment avec le Web qui est un système ouvert. S’ils peuvent faire émerger de nouveaux standards, ils sont aussi à l’origine de standards spécifiques dans le cadre de standards génériques, qui révèlent ainsi leur stabilité.

Notons que pour Jean-Michel Borde et Henri Hudrisier, « l'appropriation sociale des produits techniques est un des paradigmes clef de la réflexion technologique communicationnelle ».[90]

 

·         L’appropriation comme accès à la technologie

Dans un premier temps, l’appropriation d’une technologie réside dans le fait que les utilisateurs développent des pratiques fondées sur son usage. Une technologie peut donc rencontrer le succès ou être écartée de leur fait.

Ainsi, dans un article paru sur le site de la FING[91] Jean-Louis Frechin, designer et responsable du pôle numérique de l'ENSCI[92] déclarait récemment : "l'avenir du design et de l'internet mobile n'est pas dans les systèmes fermés mais dans les systèmes ouverts où l'enjeu est alors d'essayer de domestiquer l'improbable. (…) Les futurs usagers feront l'Internet de demain. L'Internet d'aujourd'hui a été approprié aussi bien par des artistes que par des entreprises parce que ce système est ouvert. Cette capacité à l'appropriation doit être conservée donc le système doit être ouvert et ne doit pas ressembler pas à un super minitel comme le voudrait AOL».

 

·         L’appropriation comme traduction de la technologie

Dans un second temps, les utilisateurs peuvent traduire une technologie en fonction de leurs usages. Dans ce cas, il y a bien accès (quoique celui-ci puisse être « corrompu »[93]), mais l’usage est décliné ou détourné. Nous entendons par traduction, une « opérations de redéfinition de l'identité, des intérêts et des buts des entités humaines et non humaines »[94].

Nous ajouterons que « les détournements d'innovations techniques par les utilisateurs peuvent devenir des moteurs primordiaux du progrès technique[95] ». Sans cesse en effusion, le milieu des « hackers » fonctionnant par essai et erreur, s’approprie les technologies afin de répondre à ses orientations particulières. « SpeKa Netword », un réseau métropolitain aérien haut-débit est ainsi développé, en tout illégalité, sur Paris par une communauté. Celle-ci maîtrise les protocoles TCP/IP, la communication numérique par ondes hertzienne et cherche l’indépendance vis-à-vis des institutions et du monde marchand.

 

·         La création de normes spécifiques.

Pour ce qui est des utilisateurs-producteurs (entreprise, « monde la création ») l’appropriation peut aboutir à la création de normes spécifiques. Les pratiques communautaires, émergeant sous forme d’auto-organisation, génèrent des besoins spécifiques. Les normes ou standards s’instaurent comme les lieux de convergences d’une diversité qu’ils permettent, pourvu qu’ils soient ouverts. De cette façon, on a vu apparaître MathML, une spécialisation du XML pour les mathématiques.

Pour Ghislaine Chartron et Jean-Max Noyer[96], « la diversité des besoins de chaque communauté, de chaque domaine d'application renforce cette logique dominante pour la standardisation : normes ou standards génériques ouverts dont l'appropriation se traduira par des spécialisations locales adéquates ».

 

4.2.2 Les externalités de réseaux

L’externalité est un concept économique forgé par l’école néoclassique anglaise. Il désigne « toute liaison directe entre les fonctions d’utilité ou de production d’agents économiques non traduisible sur le marché »[97]. On considère que les biens collectifs sont dotés d’effets d’externalité, l’utilité de la consommation pour un agent étant fonction de l’existence de consommation d’autres agents. Ainsi, pour les rése