«
Les formations discursives sont de véritables pratiques,
et
leurs langages, au lieu d’un universel logos,
sont
des langages mortels, aptes à promouvoir
et
parfois exprimer des mutations. »
[1]
Gilles DELEUZE
Avant d’être l’infrastructure de la « société de l’information », Internet s’est développé dans l’environnement de la recherche publique, comme un outil d’échange communautaire et convivial. Ces termes ne suffisent plus aujourd’hui, à présenter un système qui s’est largement complexifié. De la diversité des usages à la tentative, parfois maladroite, de firmes internationales d’y prendre pied, TCP/IP semble être capable de supporter toutes les aspirations de l’esprit humain.
Ce protocole fondateur a apporté la notion de compatibilité nécessaire au fonctionnement des systèmes informatiques et/ou de communication. C’est à partir de lui qu’ont été interconnectés des réseaux de communication hétérogènes.
Nous comprenons alors que les systèmes socio-techniques, comme le Web, qui ont émergé, sont soumis à des contraintes identiques. Le développement de leurs technologies étant exponentiel, une certaine standardisation paraît inévitable, si l’on ne veut que le système se disloque.
Alors que l’on tente de rendre le Web accessible, sur des téléphones ou des « réfrigérateurs intelligents », au même titre que sur l’ordinateur, cette standardisation peut même se révéler déterminante pour le déploiement du système.
Mais il semble aussi que cette question ne soit pas neutre. D’une part, parce que le format exerce une forme de condition sur l’information. D’autre part, parce que cette condition peut se révéler avoir un caractère propriétaire.
Des modes de régulation ont bien été mis en place, mais « les universitaires, les spécialistes d’Internet, (ils) avouent que vue la cascade d’innovations impulsées par les compagnies privées dans la recherche d’une norme mondiale, les processus d’harmonisation extrêmement souples, mis en œuvre dans la communauté technique, scientifique qui élaborait Internet, sont dépassés ».[2]
Dans ce sens, si le W3C (World Wide Web Consortium) est l’institution de régulation officielle, elle fait partie d’un environnement où le processus de standardisation est devenu un phénomène complexe avec la participation de facteurs divers.
On note ainsi l’influence de certains acteurs tels que les éditeurs de contenu (professionnels et amateurs) et les internautes, qui par leurs pratiques peuvent élever certaines technologies au rang de standards. Les industriels participent aussi parce qu’ils créent des formats, concluent des accords ou tentent de verrouiller un marché.
Dans ce contexte, il semble que le format Flash de Macromedia tenant la barre haute à des géants comme Microsoft [3] ou Adobe, ait connu une destinée remarquable. Ceci d’autant plus que l’environnement vectoriel s’est avéré plus disponible à la création de sites autonomes, c’est-à-dire peu liés à leur environnement dans le Web.
A-t-il pour autant acquis le statut de standard ? Certains faits constatés nous invitent à aller dans ce sens :
- d’après une étude[4] d’Andersen Consulting réalisée au deuxième semestre de l’année 2001, le format Flash apparaît comme le deuxième format de téléchargement le plus utilisé par les internautes après le mpeg avec 70 % d’utilisateurs, chiffres qui devraient atteindre les 78% durant les deux années suivantes.
- l’utilisation de Flash par huit des dix sites web les plus fréquentés au monde[5] (Coca-Cola, Volkswagen)[6] et la présence du plug-in sur près de 98% des ordinateurs connectés à Internet dans le monde, soit 414 millions d’internautes.
- lorsque la firme Adobe publia en 2000, Live Motion, logiciel destiné à concurrencer Flash sur le terrain de l’animation vectorielle, le format de publication adopté fut SWF établi par Macromedia. Les documents réalisés avec le logiciel Adobe étaient donc accessibles via le plug-in Flash[7].
Présentation de la problématique
« Nous avons décidé de faire de Macromedia Flash un standard et nous sommes heureux de constater aujourd'hui à quel point il a été accepté. » [8]
David Mendels, Senior Vice President et General Manager de Macromedia.
Le format Flash serait donc devenu un standard du Web pour la publication de contenus animés et interactifs.
Pourtant, le 05 septembre 2001,
le W3C créé en 1994 par Tim Berners-Lee, afin de définir les normes et
protocoles du Web a publié une recommandation[9]
pour le langage SVG (Scalable Vector Graphics), comme norme de publication
d’animation et de dessin vectoriels. C’est une technologie peu répandue qui est
homologuée comme appartenant à un système global de publication (XML[10]).
Doit-on considérer qu’il s’agit d’une mise à l’écart du format Flash ?
Celui-ci ayant pourtant la qualité d’être adopté par une large communauté
d’éditeurs de sites web et d’avoir popularisé la solution vectorielle.
En fait, le choix de SVG peut apparaître pour le moins étonnant, si l’on fait l’économie d’étudier les nombreuses questions auxquelles renvoie cette recommandation.
Il s’agit de la façon dont on conçoit l’information sous
forme numérique. Celle-ci n’est pas exempte de débat. Pour Tim Berners-Lee, « avec SVG, les images Web deviennent
de véritables sources d'information visuelle, en lieu de simples décorations
sur les pages Web »[11].
In
fine, le Web en tant que système socio-technique, est entièrement impliqué. La
singularité des processus de standardisation, pour ce qui est considéré comme
un espace public, révèle de nombreuses divergences.
Nous tenterons donc de comprendre quels sont les mécanismes à l’œuvre dans les processus de standardisation, à travers l’intervention des différents acteurs, les enjeux et les usages.
Nous espérons ainsi décrypter un système complexe, qui fait l’objet d’une multitude de discours et de représentations en interrogeant la catégorie du format de publication du document, interface ou échangeur, tant elle nous paraît être au cœur de l’ensemble des interactions.
[1] Gilles DELEUZE, FOUCAULT, Les éditions de minuit, 1986.
[2] Asdrad Torres, « Le nouvel ordre mondial de l’information », Colloque « 25 images/seconde », Valence, 5~8 décembre 1996.
[3] Rappelons que Liquid Motion, le logiciel d’animations pour le web signé Microsoft, s’est très peu diffusé.
[4] Andersen Consulting, Les perspectives du Webcasting, étude réalisée entre juin et août 2001. Le panel interrogé était constitué de 520 entreprises (22% de taux de retour).
[5] Macromedia, « Séminaire de présentation de Flash MX », 12 Mars 2002, Paris.
[6] « Flash a été largement adopté non seulement par les sites plus fréquentés, comme ceux de Coca-Cola, Volkswagen, Tiffany&CO et de la BBC ». in Macromedia Magazine, septembre 2001, p.9.
[8] Seybold Seminars, février 2000
[9] W3C, « Le W3C publie la recommandation SVG 1.0 », Communiqué de presse, 05 septembre 2001.
[10] Confère annexe 8.3, « L’environnement XML selon le W3C ».
[11] op. cit.