LES GUIGNOLS : latex, innovation et schizophrénie.

 

Nicolas Blin, janvier 2000.                          

 

         En 10 années, “Les Guignols” devenue l’émission phare du clair de Canal Plus, a intégré le PAF [1] en tant qu’émission humoristique et d’information politique. La singularité de ce phénomène indique deux axes d'études maintes fois corrélaires :

         -le premier axe porte sur le concept des Guignols qui s’est construit sur l’apprentissage et l’expérience de l’équipe au sein d’une chaîne à l’état d’esprit fort, singulier et revendiqué, ceci en prenant empreinte sur l’environnement politico-sociétale qu’il a traité.

         -le deuxième axe s'intéresse aux enjeux qui naissent à partir du moment où l’émission s'inspirant de l'actualité, veut faire de l’information, l’influence qu’elle peut avoir sur son environnement et sa pertinence à traiter de tels faits.

 

Naissance et développement de l’émission

 

La généalogie des GUIGNOLS

 

Si l’émission est inspirée de l’anglaise “THE SPITTING IMAGE” (littéralement “portrait craché”) qui détourne les grandes personnalités de la vie publique anglaise (de Margaret Tatcher à la famille royale), il s’agit bien d’une réalisation française, estampillée CANAL PLUS.

Tout d’abord, on peut voir dans LES GUIGNOLS une double filiation de genres humoristiques de traitement de l’information politique; l’un étant celui des chansonniers de café théâtre, l’autre celui de la caricature de presse.

Du premier, l’émission a repris les techniques de l’imitation caricaturale : interprétation des imitateurs (timbres, intonations) et techniques d’auteurs reprennent le discours des personnalités traitées et en créent de nouveaux, ceci dans une adéquation qui lie guignol et guignolisé.

Du second, l’émission a repris la mise en dérision de la vie publique, notamment politique et ses personnages clés. Les morphologies en latex reprennent le traitement des caricatures dessinées que l’on trouvait dans la presse française déjà au 19ème siècle et de manière forte aujourd’hui dans le CHARLIE HEBDO ou en première page du MONDE avec les interventions de PLANTU.

C’est sans doute cette seconde école qui a permis aux guignols d’éviter de s’engouffrer dans la « franchouillardise » qu’a été le Bébête Show à l’instar de nombreux chansonniers.

De plus, LES GUIGNOLS ne sont pas un phénomène sui generis au sein de la chaîne CANAL PLUS. Alors que “LES ARENES DE L’INFO” ont été un tâtonnement mal orchestré, la seconde mouture “LES GUIGNOLS DE L’INFO”, s’est développée en mettant “l’accent sur l’impertinence et la liberté”, héritage des créations de l’équipe des NULS, une marque de fabrique nécessaire dans la ligne éditoriale de la Chaîne.

 

La naissance de l’émission

 

Au départ, l’émission n’a pas de ligne éditoriale précise. Celui que la marionnette “Johnny” appelle “mon PPD” y est déjà le présentateur vedette, mais il reçoit dans un salon et les séquences semblent être écrites par des gagmens dans une finesse souvent inachevée. On trouve peu de cohérence, passant du comique de jeux de mots à celui de situation. En fait, de par la nouveauté de l’émission, les auteurs donnent une impression de tâtonnement devant un outil au potentiel important tout en s’étonnant de l’efficacité d’un tel matériel.

LES GUIGNOLS sont le voeux profond d’Alain de GREEF. “ LES ARENES DE L’INFO ” s’avouant un démarrage hésitant, à partir de septembre 1990, la nouvelle équipe des “Guignols de l’info” va apprendre à optimiser le potentiel des marionnettes.

Si l’émission devait évoluer et que sa présence à l’écran en 1990 est due à la volonté d’Alain de GREEF, déjà riche de l’expérience des NULS. « A leurs débuts, les NULS ont eu mauvaise presse avant de devenir culte » comme  les DESCHIENS ou LES ROBINS DES BOIS.

“Au début, c’était lamentable, LES GUIGNOLS. Ca s’appelait “ LES ARENES DE L’INFO ” et c’était une espèce de truc lourdingue, pire que le Bébête show. Là, quand même, ils sont arrivés, sans passer la brosse à reluire à de GREEF. Il est quand même assez balaise pour maintenir une émission décriée pendant des années, le temps qu’elle se mette en place.”(Christophe SALENGRO, acteur [2] ).

         “ LES GUIGNOLS DE L’INFO” ont fait leurs premiers pas au rythme de la Guerre du Golf. Le commandant Sylvestre apparaît en même temps que les sous titres associés aux personnages à l’écran, tout ceci parodiant le traitement du conflit effectué par les chaînes française et l’américaine CNN.

         Le second évènement médiatiquement majeur qui va marquer l’émission est l’élection présidentielle de 1995. De nombreux regards attribueront aux GUIGNOLS un rôle dans l’élection de Jacques CHIRAC, l’émission va en tout cas acquérir à cette époque, ses galons d’émission politique. Le concept de l’émission a donc évolué en fonction de l’actualité qu’elle traitait.

         Il en va de même de même pour le système de code qu’utilisent les auteurs, le Guignol de Sylvester STALLONE devenant le Commandant Sylvestre, parodie des militaires chargés des relations avec la presse pour les Forces Alliers pendant la Guerre du Golfe, avant d’incarné l’impérialisme américain. La WORLD COMPANY a connu un destin similaire, à l’origine parodie de la firme IBM, elle est devenue l’incarnation du libéralisme sauvage.

         Cette capacité à évoluer est allée plus loin, elle a touchée la Chaîne elle-même. Avec un audimat journalier moyen de 3 millions de télé-spectateurs au sein de l’émission “NULLE PART AILLEURS” qui se limite 1,5 millions de personnes, LES GUIGNOLS sont devenus l’émission phare de la chaîne au sein de « sa vitrine en clair ». « LE VRAI JOURNAL » de Karl ZERO et plus récemment, le magasine d’information  “90 MINUTES” (référence avouée à l’américain “Sixty Minutes”), sont apparu parce qu’Alain de GREEF a estimé qu’on pouvait traité l’information avec “l’esprit Canal”. “CANAL PLUS était une chaîne faite pour diffuser du cinéma et du sport. Avec LES GUIGNOLS, elle est maintenant partie prenante du débat public.”

 

Des GUIGNOLS… ?!

 

         Depuis les élections présidentielles de 1995, l’émission est considérée par de nombreux journalistes comme un véritable éditorial politique, Olivier MAURAISIN qualifiait ainsi dans LE MONDE, les auteurs “d’éditorialistes politiques les plus ravageurs du petit écran”. Benoît DELEPINE remarquait ce fait un an après les élections de 1995 : “ Peut-être à une époque a-t-on trop attendu de nous. Heureusement, ça s’est un peu calmé. Et nous sommes revenus à une émission destinée à faire rire les gens, en aiguisant leur esprit critique.”

         A la veille des élections législatives de 1997, une enquête par sondage réalisée par l’IFOP sur la commande du mensuel TELEVISION révélait que 66% des jeunes attribuaient aux GUIGNOLS un pouvoir d’influence sur les électeurs. Jacques BUOB écrira plus tard dans LE MONDE (15/02/1999) : « La pertinence est telle (dans la caricature physique, l’imitation des voix, le sens dévastateur des mots) qu’on finira par confondre marionnettes et modèles. Et juger le journal de “PPD” plus authentique que tous les autres ».

         Le regard des politiques se révèle perplexe devant une telle situation: « Beaucoup de gosses que je connais dans les écoles du 13ème arrondissement considèrent que je ne suis pas Toubon “le maire”, je suis TOUBON “la marionnette des Guignols”. C’est-à-dire que le personnage de la télévision est premier par rapport au personnage réel. Ca, c’est normal, ça fait parti du monde, parce que bon, on vit dans un monde d’image. On vit dans un monde de télévision. Mais, c’est quand même un peu inquiétant puisque tout de même la réalité c’est moi. C’est pas la marionnette de la télévision ».(Jacques TOUBON) Dans ce sens, la direction de CANAL PLUS a demandé aux auteurs de suspendre l’apparition des personnages politiques durant le mois précédent les élections législatives de 1997.

         Pourtant, si les personnages en latex tournent en dérision la vie publique et ses guignolisés, il est difficile de dire qu’ils la dévoilent parce qu’au fond, si les faits relatés sont souvent vrais, les personnages sont faux. Karl ZERO annote à l’écran l’avertissement spectaculaire “réalisé avec trucage” quand il détourne les images des politiques pour éviter la confusion. Alors que le latex intervient à l’identique, une partie du public ne fait pas la différence entre guignol et guignolisé.

         L’émission serait alors une synthèse de traitement politico-sociétale. Si l’on peut dire que c’est une manière particulière de traiter de tels faits, elle emporte en même temps l’objectivité éditoriale sur le terrain du second degré. On retrouve cet aspect synthétique au niveau de la caricature : les grands traits de caractères, pré-supposés ou préjugés des personnages sont des simplifications, à la manière d’un jingle ou d’un slogan.

         Il en est de même de l’utilisation de symboles tels que la “WORLD COMPANY” qui incarne la multinationale ultra-libéraux cynique et outrancière. La “ WORLD COMPANY” est née de la volonté des auteurs de s’attaquer à la firme IBM qui sponsorisait l’émission “LA SEMAINE DES GUIGNOLS”, on peut le considérer, pour  jouer de leur indépendance d’esprit. Le personnage de Mr Sylvestre est venu se greffé sur ce nouveau symbole. A l’origine, incarnant lui même l’impérialisme américain en tant que Commandant Sylvestre pendant la Guerre du Golfe, il était une déclinaison du personnage Rambo interprété par Sylvester STALLONE. Le soir de la diffusion du premier sketch sur la WORLD COMPANY, Mr Sylvestre s’exprimait :”Beurk, il faudrait une bonne émission pour notre image pourrie” puis suivit le slogan :”Les Guignols, une solution pour les marques à la con!”. IBM annula, à la suite de cet évènement une campagne de publicité de 5 millions de francs.

 

Les Guignols seraient une synthèse de l’esprit CANAL PLUS?

 

         Si l’émission est le vœux profond d’Alain de GREEF, Yves DERAI, coauteur avec Laurent GUEZ du “POUVOIR DES GUIGNOLS” considère l’émission phare de CANAL PLUS comme “une arme de dissuasion”.

         “Au moment du renouvellement de la concession de Canal, en 1994, la chaîne a fait propager, par les auteurs des Guignols, la rumeur selon laquelle le pouvoir balladurien voulait les faire taire. Cette rumeur, largement reprise par les médias, s’est révélée très gênante pour MATIGNON qui ne pouvait donner le sentiment de bâillonner “les meilleurs éditorialistes de FRANCE”. CANAL se retrouvait du coup en position de force pour négocier son nouveau cahier des charges...”

         Il considère même que LES GUIGNOLS ont soutenu Jacques CHIRAC aux présidentielles pour qu’Edouard BALLADUR reçoive le solde de la mise à l’écart d’André ROUSSELET en février 1994 : “Il n’y a pas eu de directive pour dire : “Assassinez BALLADUR!” Mais, comme dit ROUSSELET, les guignols ont “l’esprit maison”, ils “sont” Canal, et ils ont fait ce qu’ils jugeait être leur devoir sans qu’on ait à le leur demander. En fait, pour lui, “seul Alain de GREEF semble avoir du pouvoir sur l’équipe des Guignols. Ils sont nés dans l’esprit  de GREEF. Il est le vrai rédacteur en chef. On lui lit les textes avant l’émission, et il décide tout seul s’il y a quelque chose qui doit bouger. Mais ce n’est pas dans sa culture de censurer...”

         La manière dont a été traité Guillaume DURAND par les Guignols dans ses dernières de l’émission “NULLE PART AILLEURS” est une illustration. En effet, lorsqu’ Alain de GREEF déclare dans la presse que Guillaume DURAND s’est contenté de “glisser ses pieds dans les pantoufles de GILDAS”, son discours est illustré à l’antenne, de sketchs représentant l’animateur en train de faire préparer son émission par un assistant tandis qu’il est au tennis ou au sauna.

         Que lire dans cette expérience ? Les Guignols sont-ils une émission indépendante ou se sont-ils révélés d’une influence telle qu’il a s’agit d’en faire usage, y compris à l’initiative de leurs auteurs ? Indépendant ne signifie pas “objectif”. Il s'agit d'une prise de position. Elle peut être conforme en effet. Exprimer des tensions internes aussi. “L’esprit Canal”, culture d'une entreprise, tendanciellement unique ? La culture de la chaîne qui produit et réalise ses programmes demande une adhésion forte. LES GUIGNOLS sont CANAL autant que CANAL est à travers LES GUIGNOLS, ils s'expriment d'un même mouvement.

Quel est le destin singulier de l'émission ? Son concept et son système de codes, se sont développés avec l’actualité traitée (appelons ça de la créativité) dans l'empreinte de la chaîne (et de l'identité). Elle a gagné en quelques années une influence insoupçonnée à ses débuts. Elle peut être une arme de dissuasion médiatique, en effet. Si cela étonne, ce fût le destin de la télévision, devenant un médium de masse.

 

 

 

SOURCES...

 

Articles du Monde :

-“Enquête : les marionnettes de Canal Plus ont dix ans”, Jacques Buob, Kerviel Sylvie, Psenny Daniel, Le Monde, 15 février 1999, p.4

-“Putain, dix ans!”, Kerviel Sylvie, Le Monde, 8 février 1999, p.3

-“Pièges de la dérision”, Georges Pierre, Le Monde, 23 février, p.26

-“Les dynamiteurs de “Nulle part ailleurs”, Kerviel Sylvie, Psenny Daniel, Le Monde, 26 janvier 1998, p.2

-“Les Guignols ne font pas rigoler tout le monde”, Buob Jacques, Le Monde, 6 avril 1998

-“Le lifting de “Nulle Part Ailleurs”, Kerviel Sylvie, Psenny Daniel, le Monde, 30 août 1999

-“Nagui sur Canal Plus”, Kerviel Sylvie, Le Monde, 19 avril 1999, p.7

 

Périodiques :

Télévision, n°3, Juin 1997

 

Internet :

Les Guignols, le site officiel : www.cplus.fr/html/npa/guignols/guignols.html

 

Emissions de télévision :

“La nuit des dix ans”, 4 novembre 1994, Canal Plus.

“Les Dix premières années”, 19 février 1999, Canal Plus.



[1] Paysage Audiovisuel Français.

[2] Interprète le Président de GROLAND.

www.nblin.net