De l’informatisation de la société
à la nouvelle économie
[Nicolas BLIN, décembre 2001]
L’Informatisation
de la Société, Simon NORA, Alain MINC, Rapport d’Etat, la
documentation française, 1978.
La
société en réseaux, Manuel CASTELLS, Fayard, 2001.
Introduction
En
dehors de la création du Minitel qui le suivi ou de la mise en place des
macro-systèmes de communication partagés (téléphonie mobile, Internet) qu’il
préfigure, le rapport sur « L’informatisation de société » revêt
l’intérêt majeur de l’analyse sociologique qu’il fait du processus
d’informatisation.
Passant
outre les considérations purement gestionnaires et légitimes d’un rapport
adressé au Chef de l’Etat
[1]
, ce travail tente alors de souligner la façon dont
les auteurs ont vu dans l’informatisation, un processus de changement social
affectant tous les pans de la société, en insistant sur l’ouverture au choix
appelée par ce processus qui n’était pas seulement coercitif.
Dans un premier
temps, nous relèverons les idées des auteurs du rapport sans y
intervenir ; ceci mis à part un travail d’organisation visant à démontrer
que pour Simon NORA et Alain MINC, le processus d’informatisation était un
phénomène social global devant conduire à un changement social, ce changement
nécessairement piloté par l’Etat, d’une façon particulière qui semble
correspondre au contexte français des années 1970, à savoir « la crise de
la civilisation », la main mise de l’Etat sur les communications, le centralisme
étatique et le contexte international.
Dans un
second temps, il s’agit de mettre en perspective « la rapport NORA MINC »
avec l’analyse que fait Manuel CASTELLS de l’informatisation de la société
dans « La société en réseaux ». Dans le contexte idéologique imprégné
de la « nouvelle économie », ce second ouvrage se veut une mise
à plat des effets de l’informatisation sur le société. Remarquons, qu’en conséquence,
CASTELLS porte son analyse sur le niveau international
[2]
. L’informatisation de la société conduisant à la
nouvelle économie, l’ensemble d’un monde social serait alors intégré et couvert
par le champ économique.
Première
Partie
I. Le contexte
a) Le contenu de la mission
b) Le contexte socio-économique
c) L'émergence de la télématique
II. L’informatisation de la
société
1. Informatisation et
organisation du secteur privé
Informatisation et productivité
Les
conditions de seuil et de créneau
Informatisation
et nouveau modèle de croissance
Le
développement d’un secteur « abrité »
2. Informatisation et choix de
société
2.1. Le modèle japonais
2.2. L’informatisation au cœur
des jeux de pouvoirs
Remise
en cause des conditions de la concurrence
Modification
des rapports de force dans l’administration
La mise
en question des positions sociales
III. Le rôle de l’État
3. Établir un cadre légal
3.1. Réforme du secteur :
création d’un ministère des communications
3.2. Politique de normalisation
Les
réseaux et satellites
Normalisation
et jeux de pouvoirs
4. Informatiser ses services
4.1. L’informatisation de
l’administration et des services de l’État
L’informatisation
Soutenir
le marché
Un
« plan banques de données »
5.1. La recherche
5.2. L’achat de brevets
Deuxième partie
6. Les conditions de
l’innovation
7. Nature de la nouvelle
économie
7.1 Le paradigme de la
technologie de l’information
7.2 La financiarisation
8. Les nouveaux modèles
organisationnels et légaux
8.1 la restructuration des
modèles organisationnels du systèmes productif
8.2 La déréglementation
8.3 Les restructuration pour
Pierre NORA et Alain MINC
8.3.1 Sur le plan
organisationnel
8.3.2 Sur le plan légal
VII. CONCLUSION
Ce rapport fait suite à une
demande du Président de la République de l'époque, Valéry Giscard d'Estaing
auprès de Simon NORA. Le président de la République voyait dans le "
développement des applications informatiques (…) un facteur de transformation
de l'organisation économique et sociale et du mode de vie " et confiait à
Simon NORA la mission de " faire progresser la réflexion sur les moyens de
conduire l'informatisation de la société ". C'est donc sur cette demande
que les auteurs ont fondé l'exploration du phénomène d'informatisation de la
société au-delà du simple aspect économique.
Ce rapport fût demandé et
réalisé dans le contexte de ralentissement de l 'économie des années 1970.
Depuis les deux chocs pétroliers, les équilibres économiques et sociaux étaient
remis en cause. En fait, ils étaient déjà annoncés depuis la fin des années
soixante avec notamment la remise en cause de la consommation de masse.
La France se tourne donc vers
l'association de l'informatique et des télécommunications comme moyens de
rétablir l'équilibre économique et le " consensus social ", dans un
projet de société global, au même titre qu'avec le réseau électrique au début
du XIXème siècle.
Cette association que Pierre NORA et Alain MINC nomment " télématique
" se différencie de l'informatique et des télécommunications, en étant
intrinsèquement associée à une " crise de la civilisation " et à la
nécessité de changement social.
Selon Pierre NORA et Alain MINC,
l'explosion informatique apparaît comme une " mutation accélérée qui
élargi à l'infini le champ informatique ". Simultanément les réseaux
donnent accès aux données et aux capacités de traitement.
La relation de l'utilisateur
avec la machine se modifie : " moins obsédé par le fonctionnement de
l'ordinateur, l'utilisateur pouvait échapper aux applications les plus proches
de la mécanographie traditionnelle (paie, émission de mandats) et se consacrer
librement à l'analyse des autres tâches à informatiser ".
Par opposition à la première
informatisation : " une seule informatique, un seul type de client et un
seul type d'informaticien ".
"
L'informatique prend dans ses rets la société entière ".
L'informatique est un "
investissement de second degré " qui " valorise les autres ".
Elle se traduit donc :
· Par un
saut de productivité dans les services,
· Par de
nouvelles formes d'organisations.
Le secteur industriel devrait
donc connaître une restructuration, gelant l'embauche. Celle-ci s'exprimera par
une harmonisation des services administratifs et une récupération du retard de
l'automatisation de l'industrie française sous la pression de la concurrence
internationale (robotisation, gestion de la production par informatique,
décentralisation du suivi).
En conséquences " les seuls
emplois industriels désormais créés seront le fait des petites et moyennes
entreprises ".
Par "l'effet de
seuil", il s'agit pour la production nationale de retrouver sa
compétitivité internationale en abaissant ses coûts au niveau de ceux de ses
rivaux. Ce gain de compétitivité est fondé sur une réorganisation autour de
l'informatisation et de la rationalisation.
Par le choix des créneaux, il
s'agit de faire " le choix du tout ou rien. Cette stratégie implique donc
un grand discernement le choix des créneaux sur lesquels doit porter
l'effort".
En effet, une productivité
diffuse, " réalisée dans le secteur des services ", est insuffisante,
il faut viser la "spécialisation internationale" : "un effort
indifférencié est inefficace". Condition sans laquelle, le risque serait
de multiplier les contraintes par la rationalisation et l'informatisation sans
ouvrir l'économie nationale à de nouveaux marchés.
L'informatisation doit conduire
a un meilleur équilibre externe, mais si elle s'accompagne d'une diminution des
emplois, elle sera " insupportable " et remettra en cause le
consensus social.
C'est pourquoi elle doit être accompagnée d'un nouveau modèle de croissance.
Idéalement, la télématique et l'automatisation, en augmentant la productivité
doivent augmenter la compétitivité. En résulterait un accroissement de la
demande intérieure.
Ainsi la question porte sur
" l'intensité et le contenu des demandes nouvelles ".
" Une société moins soumise
à des contraintes extérieures verrait élargir la possibilité de satisfaire des
besoins d'une nature différente ". Ce nouveau modèle de croissance
reposerait sur de nouveaux " services collectifs de transports,
d'enseignement, de santé et d'aménité ".
Il s'agirait ainsi de permettre
un " transfert utile des secteurs exposés vers les secteurs abrités
", c'est-à-dire une diminution de la demande traditionnelle.
En d'autres termes, il s'agirait
de développer des services marchands[3],
dont la " solvabilisation " passerait par la protection du secteur à
l'internationale. Moins productifs, ils seraient plus demandeurs d'emplois.
Les secteurs " exposés
" seraient ainsi " voués à une productivité maximale " et les
secteurs " abrités " à absorber un maximum d'emplois.
Les limites à ce développements
seraient de deux natures :
-La
"limite physique " est " constituée par le dosage " entre
les secteurs " exposés " et les secteurs " abrités ".
-"La
limite politique est dans la réaction du corps social à l'importance des
transferts destinés à solvabiliser les demandes nouvelles, si celles-ci ne sont
pas purement marchandes et ne résultent pas d'une évolution spontanée de
l'économie française ".
Cette nouvelle croissance passe
donc par " un consensus social large ". Le développement de ces
nouveaux services collectifs nécessite de " se couler étroitement dans les
spécificités propres à chaque nation ".
Il s'agit donc bien de
changement social. L'informatisation ne se limite pas à une réorganisation des
structures marchandes de la société pour permettre ce nouveau modèle de
croissance, c'est une évolution qui " va modifier le système nerveux des
organisations et de la société toute entière". Il s'agit d'une "
démarche globale " qui indique un choix de société.
L'informatisation de la société
signifie donc aussi changement social, l'objectif étant de le choisir. Le
rapport NORA MINC invite, dans ce sens, à mener une politique volontariste en
vue de faire mouvoir la société (sur les plans économiques, culturels,
sociaux), réorganisée autour des flux informationnels.
Dans ce sens, L'approche
japonaise, avec le projet du JACUDI, apparaît comme " intensément
interventionniste ".
Cette approche " place
l'information au centre de son projet de société ".
Il s'agit d'un choix de société,
celui-ci étant " l'option informatique " (les autres étant
industriels , loisirs…).
L'étude du JACUDI considère que cette " option informatique, où dominent
les activités de connaissance (…) est censée gagner sur tous les tableaux :
inflation, pollution, congestion (…) équilibre de la balance extérieure ".
Malgré les dissimilitudes entre
les deux pays (rapport entre l'Etat et les industries, cohésion du système
industriel), l'approche japonaise s'appuie sur deux caractéristiques que Pierre
NORA et Alain MINC considèrent nécessaires à la réussite de l'informatisation
de la société française :
· "
la force principale réside dans l'intensité du consensus social ",
· "
le caractère global de la démarche ".
L'informatique traditionnelle
était " hiérarchisée, isolée et centralisée ". Désormais, avec la
télématique, elle est " déconcentrée, décentralisée ou autonome " :
· L'informatique
déconcentrée a un " effet sur la répartition des responsabilités ". Elle
" est à la fois un incitation et un prétexte à déconcentrer les
responsabilités ".
· L'informatique
décentralisée traduit par le développement des réseaux, celui de "
nouveaux services à des agents économiques indépendants " (banques de
données…).
L'informatique autonome est celle des " non connectés ", " où
l'usager est son seul maître".
Cette
nouvelle informatique " échappe à la fatalité ". Le choix est
possible entre déconcentration, décentralisation et autonomie, mais il s'agit
de faire un choix de structure.
" La télématique (…) transforme la capacité
concurrentielle des agents économiques ".
· Développement
de la monnaie électronique,
La
monnaie électronique devrait bouleverser le secteur bancaire, avec le
développement des échanges interbancaires.
" L'approche
de la clientèle sera transformée : c'est moins la densité des agences qui
constituerait un atout que la capacité d'offrir des services personnalisés
".
· Développement
de services de réservation électroniques de places (spectacle, transport, tourisme),
· disparition
de " l'exploitation privilégiée de certaines données ",
Notamment
des " rentes d'obscurité " des grossistes dans le commerce des
denrées périssables.
· entre
les divers services administratifs.
Le rapprochement ne garantit pas la rationalité.
· entre
" l'Etat et les collectivités locales ".
"
Les pouvoirs publics doivent se donner (…) les moyens de modeler leur
administration, et non se laisser porter par (…) la centralisation ".
Ainsi,
" faciliter les regroupement de communes, ou conforter "
l'atomisation communales". Il s'agit donc de " maintenir l'influence
de l'Etat ou la limiter ".
Ici, le réseau est " un
facteur potentiel de domination ".
La télématique devrait avoir des
" effets de masse " sur des " groupes sociaux entiers " et
sur les " modalités de défense des intérêts collectifs ".
· Corps
médical : " modifier les traits de l'acte médical, les conditions
d'exercice de la médecine " et modifier la position du praticien face à
son environnement.
· Corps
enseignant : " transformer la pédagogie et donc le statut des enseignants
". " Le rythme et la nature des enseignements varieront d'un élève à
l'autre ".
· Qualifications
professionnelles : " l'automatisation supprime certains emplois pénibles
" ; mais s'accompagne d'une " déqualification ".
Elle transforme les
comportements par lesquels les ouvriers prennent en charges leurs intérêts
". Elle " modifiera à terme les thèmes essentiels de l'action
syndicale[4]
", renouvelant " le jeu (…) des revendications unificatrices ".
" L'avènement de la
télématique bouleverse donc les acteurs, autant qu'il accroît les enjeux de
l'informatique ". Celle-ci livre les télécommunications, historiquement
pré carré de l'État aux constructeurs. L'État doit donc " devenir
partenaire à défaut d'être encore un maître ".
" La création d'un ministère
des communications est donc en fin de compte préférable à celle d'une simple
délégation (…) l'ampleur des enjeux, l'importance des partenaires
internationaux publics ou privés, exigent une autorité politique".
Toutefois, ce ministère, "
instance de tutelle devrait s'interdire toute ingérence dans la gestion des
organismes d'exécution ".
· Prérogatives
:
-"délimiter
le métier de chacun ",
-"prérogatives
budgétaires ",
-conditions
d'" exercice du monopole, l'énoncé de la politique industrielle, la
répartition (…) d'investissement ".
· Méthode
:
-ne pas
" réunir sous une même autorité les réseaux de diffusion, le contenant, et
les émissions, le contenu ".
-"accorder
à chaque organisme un liberté garantissant son épanouissement ".
La " complexité " du secteur exige la création de sources
d'informations spécifiques à l'exercice de cette tutelle :
· Un
" service économique assez étoffé " afin d' " éclairer les
décideurs sur les options alternatives ".
· Un
" institut de recherches étudiant les effets à long terme des
communications " (économiques, sociologiques, culturels).
"La télématique donne un poids accru aux problèmes de
normalisation, de compatibilité, de portabilité, qui exigent des travaux de
fond ".
Dans un premier temps, il s'agit
d'établir un " protocole d'appareil virtuel ", c'est-à-dire permettre
à " deux interlocuteurs situés chacun dans une architecture informatique
établie par les constructeurs " de communiquer.
On vise ici une " banalisation
des réseaux " afin de préparer l'étape des protocoles pour satellites.
" Destinés à constituer le
pivot des communications, maillon essentiel du développement des réseaux,(…)
les satellites sont au cœur de la télématique ".
Les Etats européens doivent être
capables de " les lancer, les construire et les gérer ", ceci pour
être " partie prenante au développement de la télématique ".
Condition sine qua non, ils "y perdraient un élément de souveraineté à
l'égard de la NASA. "
Ces satellites ne doivent pas
être de simples " miroirs ", ils doivent acheminer les données et
gérer les messages. Ceci nécessite donc la mise en place de protocoles.
Pour Pierre NORA et Alain MINC,
c'est " aux Etats de mettre en place des protocoles ", " faute
de quoi, les satellites qu'ils pourraient construire seraient de vains alibis
".
" Une telle politique ne se
conçoit que dans un cadre international ", " la définition des
protocoles au niveau des satellites exige comme toute action de normalisation
un accord assez large. Là aussi, comme en matière de réseaux à terre, une
politique vigoureuse s'impose afin que la France puisse trouver des alliés
".
Une politique de normalisation,
dans le cadre international de l'informatisation, signifie aussi préserver la
souveraineté de l'État, face à des constructeurs tels qu'IBM. Elle nécessite
donc " une solidarité minimale (…) qui associerait les États européens
".
En effet, " la toute
puissance d'IBM déséquilibre le jeu : elle imposerait le mode, le rythme et les
modalités de l'informatisation ".
Il s'agit ici " des
rapports entre l'État et les moyens de communications ". Outre " le
réflexe régalien qui fait de la télématique un axe de souveraineté ",
l'informatisation risquerait de se faire " sous l'influence des
gestionnaires de communications : ceux-ci pour des raisons légitimes
chercheraient essentiellement à verrouiller leur clientèle ".
De même que, comme nous le
verrons plus tard pour les banques de données, " l'information est
inséparable de son organisation, [et] de son mode de stockage ", elle est
inséparable des protocoles d'échanges et des conditions d'accès.
En effet, pour Pierre NORA et
Alain MINC, " les télécommunications ne sont pas seulement un véhicule
neutre de message ; [qu']elles peuvent être les supports de protocoles de
transmissions. Selon le degré d'ambition assigné à la politique de
normalisation, elles peuvent " encadrer " l'informatique ; banaliser
les matériels connectés ; affranchir les clientèles captives ; restaurer la
liberté des consommateurs, égaliser les conditions de la concurrence entre les
constructeurs ".
C'est pourquoi " il faut
que l'État (…) définisse les normes d'accès : sans cela les constructeurs les
imposeraient, utilisant les voies disponibles, mais les soumettant à leurs
protocoles ".
Toutefois, la possibilité d'une
telle stratégie suppose deux préalables :
· "l'internationalisation
des protocoles ", nécessaire l'internationalisation des produits français.
· la
" capacité de faire accepter par tous ces contraintes " car la
prépondérance d'IBM pourrait lui permettre d'imposer une norme de fait face à
une norme légale.
Sur le terrain des
télécommunications les États sont mieux armés, c'est pour eux " l'occasion
de s'affirmer comme interlocuteurs de la Compagnie ".
De plus, IBM prenant une
dimension excédant "la sphère proprement industrielle ", devient
" un des grands acteurs mondiaux de la régulation". En effet, "
à étendre son domaine à des secteurs de puissance publique, elle risque de susciter
des résistances et d'y dévoyer son efficacité commerciale ". C'est
pourquoi, " IBM devrait souhaiter et faciliter une négociation qui
définisse clairement les frontières du domaine régalien et du marché ".
"
L'informatique est plus structurante dans l'administration que dans tout autre
organisation, et l'administration reste un modèle dominant par son influence et
son exemplarité ".
La " diffusion de
l'informatique dans l'administration a été extrêmement rapide ". Mais,
elle est aujourd'hui marquée de deux caractéristiques :
· Elle est
" inégalitaire " : " de l'informatique la plus poussée à une
carence totale " suivant les administrations.
· Elle est
" cloisonné " : " chaque service s'informatise(…) sans mesurer
les effets de synergie avec d'autres administrations qu'une meilleure
concertation aurait pu procurer ". Ainsi, ces " cloisonnements
multiplient pour l'usager les procédures et les démarches ".
Pourtant, il s'agit bien d'une restructuration,
de " modeler " l'administration pour les 20 années à venir. En effet,
dans l'administration, la mise en place opérationnelle de grands systèmes est
longue[5].
"Le scénario actuel, s'il se prolonge, façonne un avenir qu'aucune
délibération politique n'aura prémédité et qu'aucune autorité, en aurait-elle
l'ambition, ne pourra infléchir ".
En effet, " si les pouvoirs
publics laissent l'informatique pénétrer en désordre, ils figent
l'avenir". De même, un " scénario global (…) à partir d'un centre unique
" risquerait " d'étouffer la société ou de bloquer l'Etat ".
Ainsi, l'informatisation de l'administration passe par la conciliation d'
" un maximum de liberté et d'un minimum de coordination ", ceci afin
de " faciliter le changement plutôt que l'imposer ".
C'est pourquoi, "
l'insertion de la télématique dans les administrations (…) appelle une instance[6]
qui harmonise les politiques ".
" Sa tâche serait
d'analyse, d'éveil, d'alerte, de proposition, de persuasion " afin d'
" amener le pouvoir politique à s'interroger sur l'avenir de ses services
".
Outre des " bonifications
" financières, " le mode d'intervention le plus simple consisterait à
détacher quelques informaticiens pendant la période de réalisation d'un grand
projet ". Il s'agit ainsi de permettre le transfert d'emplois "
d'informaticiens de très bonnes qualités ", embauchés " à l'occasion
de vastes projets " et " dont la permanence ne se justifie pas
lorsqu'il s'agit de faire fonctionner le système mis en place ", vers des
endroits à " pénurie ".
Pour Pierre NORA et Alain MINC,
l'État doit jouer un rôle moteur dans l'informatisation de la société,
notamment en informatisant ses services. En restructurant ses organisations, il
devrait développer des modèles innovants diffusables dans le secteur privé :
· "
L'État (…) est un pôle d'entraînement, un exemple contagieux.(…) L'utilisation
qu'il fera ou ne fera pas de l'informatique, afin de desserrer le mode
hiérarchique traditionnel, il dessinera un cadre dans lequel à l'avenir la
plupart des grandes bureaucraties se gèreront".
De plus, il peut " contribuer à l'efficacité des sociétés de services en
leur offrant des marchés[7]
", ceci passant par " l'externalisation de certains travaux [qui]
soutiendrait les SSCI[8]
".
· "Les
SSCI bénéficient peu des commandes de l'État : 17% de leur chiffre d'affaires
contre plus de 50% pour leurs homologues américaines. Cette situation est
dommageable. L'administration représente en effet le client porteur : ses
dimensions l'amènent à commander des systèmes important et coûteux ; ses
exigences techniques constituent autant de gages de qualité et de ce fait
autant de références sur les marchés étrangers ; la permanence de ses besoins
équivaut enfin à une garantie de chiffre d'affaires".
· Enfin,
pour revenir à la stratégie de normalisation les SSCI peuvent être un atout,
d'une part parce qu'elles ont " déjà la capacité d'élaborer les réseaux
les plus sophistiqués " et d'autre part " la facilité technique
d'élaboration et l'intérêt de voir se développer des produit standard avantages
les SSCI ", dans le cadre de " développement de petits ordinateurs
" répondant " aux besoins d'utilisateurs nombreux et atomisés".
De même que " les
télécommunications ne sont pas seulement un véhicule neutre de message ",
les banques de données méritent que soit entreprise une " action
vigoureuse " des pouvoirs publics sous peine d'être confronté à une "
aliénation culturelle ". En effet, " l'information est inséparable de
son organisation, [et] de son mode de stockage " et les États-Unis et le
Canada sont beaucoup plus prolifiques en la matière que la France.
Le risque, à long terme, outre " l'avantage que peut conférer la
connaissance de telle ou telle donnée ", c'est que " le savoir finira
par se modeler (…) sur les stocks d'informations ". " Laisser à
d'autres, c'est-à-dire à des banques américaines, le soin d'organiser cette
" mémoire collective ", en se contenant d'y puiser, équivaut à
accepter une aliénation culturelle. La mise en place de banques de données
constitue donc un impératif de souveraineté ".
L'État doit encore une fois
jouer le rôle de moteur et agir via la réforme de ses services. En effet,
" il n'est pas certain que tous les grands services placés sous la
mouvance de l'État (universités, INSEE, ministères techniques) aient perçu
l'importance stratégique des banques de données ". En conséquence, "
c'est à l'État qu'il revient de prendre l'initiative et d'inciter juridiquement
ou financièrement les organismes compétents à s'y consacrer ".
Depuis la fusion entre la CII et
Honeywell Bull, la recherche de l'industrie informatique française est "
davantage dirigée vers le marché ", les études étant principalement
guidées par des " objectifs commerciaux ".
Face à cette " recherche industrielle ", les " problèmes de
normalisation, de compatibilité, de portabilité " soulevés par la
télématique, " exigent des travaux de fond " nécessitent donc une
recherche fondamentale qui " reste à l'évidence indispensable ".
Les questions du " type de
développement " et de la stratégie que l'État doit mener sont ici posées.
Ainsi, deux modèles peuvent être
répertoriés :
· Le
" modèle américain " reposant " sur un tissu très dense
associant centre de recherche, universités, entreprises. (…) Il exige beaucoup
de souplesse, une grande perméabilité entre les institutions et de faibles
clivages sociologiques ".
· Le
" modèle CEA " : La recherche résulte " d'une action puissante
et structurée, régie à partir d'un pôle de pouvoir ".
Bien que le domaine informatique
suscite une modèle décentralisé, l'environnement institutionnel de la recherche
scientifique ne le permet pas.
Mais ce modèle centralisé peut
s'appuyer sur :
· Un pivot : " le CNET[9]
paraît susceptible de jouer un tel rôle :il est au cœur des mutations à venir ;
il dispose d'équipes solides ; il bénéficie enfin de la manne financière du
plan télécommunication ".
· Un organisme pilote : l'IRIA
dont la mobilité et la souplesse " devraient lui permettre de lancer des
contrats, de multiplier des échanges, de créer un climat et une communauté de
recherche préparant l'avenir, notamment dans le domaine des utilisations de
l'informatique".
5.2. L'achat de brevets
En matière de composants
informatiques, l'expertise française est faible et le risque de renonciation à
cette industrie est tel qu'il faut s'y " lancer ".
Ici, l'État ne peut pas
intervenir pour " animer un réseau de petites entreprises, d'importer le
know how, de mener des politiques complexes de brevets et de redevances. Il
risque de mettre en place des arsenaux ".
C'est pourquoi, " il a
besoin de relais industriels ", " d'une ou deux entreprises
bénéficiant de crédits et de marchés réservés ".
En effet, " seuls les
grands groupes qui interviennent dans le domaine de l'électronique, peuvent
conduire un tel projet et par exemple acheter une ou deux entreprises
américaines de composants".
Toutefois, si une action dans ce
sens était décidée, il resterait " une double contradiction entre la
nécessité d'un soutien de l'État et le besoin d'un secteur mobile et dynamique,
entre l'intervention inéluctable des grands groupes industriels et leur
handicap de départ".
Deuxième partie
IV. 2000, l’économie informationnelle[10]
Bien que par l’informatisation
de la société, la « télématique » devait se diffuser dans l’ensemble
du monde social avec un effet restructurant, c’est dans l’environnement
économique que le processus a été le plus total et le plus guetté. Peut être
que finalement, c’est par ce qu’il y s’agissait de l’enjeu principal.
« La crise de la
civilisation » soulevée par le rapport NORA MINC dans sa présentation a
rapidement pris des allures de crise économique, comme une refocalisation sur
la problématique contemporaine de projet de société.
S’agit-il de dire que
l’informatisation de la société devait conduire et conduira à offrir l’ensemble
du monde social au secteur économique ? A faire de la vie une expérience
commerciale, comme le pense Jeremy Rifkin[11] ?
En tout cas, alors que l’on parlait de nouveau
modèle démocratique. Avec le capitalisme informationnel, nous sommes tentés de
voir dans l’expression du petit porteur, celle d’un électeur.
Nous pouvons donc maintenant
nous poser la question de pertinence du rapport NORA MINC, comme préparatoire à
ce nouveau contexte.
Le nouveau modèle de croissance
proposé par le rapport NORA MINC s’est concrétisé dans la nouvelle économie,
dont le modèle de développement est ce que Manuel CASTELLS appelle
« l’informationnalisme ».
Nous
tenterons donc de comprendre, dans cette deuxième partie, quels sont les
accords et désaccords entre les analyses de Pierre NORA et Alain MINC en amont
de cette révolution et l’analyse de Manuel CASTELLS, en aval, sur des éléments
clés tels que l’innovation et la nature de la nouvelle économie.
Pour CASTELLS, « dans la
production informationnelle, la productivité et la compétitivité dépendent de
la création de savoir et du traitement de l’information. La concurrence (…)
repose ainsi sur la production de savoir et la capacité technologique ».
Dans cet environnement, nous assistons à une ségrégation entre pôles de
« domination technologique » et d’ « économies
technologiquement dépendantes ».
L’innovation est donc un élément
clé de ce modèle de société globalisée dans le sens ou elle invalide la
performance du système productif et détermine son espérance de vie sur le
marché.
Aux Etats-Unis, l’État a joué un
« rôle décisif au stade initial de la révolution des technologies de
l’information, c’est-à-dire entre 1940 et 1960 », ceci en participant au
financement de la recherche dans le secteur privé (laboratoires Bell) et à
travers des programmes militaires finançant les universités (Harvard, Stanford,
Berkeley..) « qui ont abouti à des percées capitales, des ordinateurs des
années 1940 aux découvertes de la guerre des étoiles dans l’électronique
optique et les technologies de l’intelligence artificielle ».
Dans les années 1950, la Silicon Valley est devenu un foyer d’innovation en terme de micro-électronique par la rencontre « d’ingénieurs et de scientifiques de haut niveau formés dans les grandes universités de la région, d’un marché garanti, généreusement financé par le ministère de la défense, du développement d’un réseau performant d’entreprises prêtes à risquer des capitaux ».
C’est notamment la création d’un
réseau d’entreprises fondées par des ingénieurs issus de firmes originelles
telles que Shocley Transistors, puis Fairchild Semiconductor qui permit
« l’hybridation et la diffusion des connaissances par la mobilité de
l’emploi et l’essaimage ».
Le processus se reproduit dans
les années 1970 pour « le développement du micro-ordinateur
révolutionn[ant] les utilisations de la technologie de l’information ».
Pour CASTELLS, la poursuite de
l’innovation passe par la rétroaction de l’environnement social :
« Plus les sites
d’innovation, de production et d’utilisation des nouvelles technologies
entretiennent des relations étroites, plus la société
se transforme rapidement, plus les conditions sociales rétroagissent
positivement sur les conditions générales d’une poursuite de
l’innovation ».
6.5
Approche stratégique du rapport NORA MINC
dans ce contexte
Il s’agit ici de situer la
vision des auteurs du rapport sur l’évolution de la révolution technologique
dans son environnement social.
D’une part, CASTELLS démontre
que les innovations technologiques se situent dans un contexte de grappe
d’innovation issue d’une innovation fondamentale.
Ainsi, l’environnement par le
foyer d’innovation et l’effet de rétroaction de l’environnement social créent
les conditions de poursuite d’innovation. Outre le rôle moteur de l’État avec
l’informatisation de l’administration, deux points essentiels sont à relever dans
la stratégie prônée par le rapport NORA MINC :
· Pierre NORA et Alain MINC
ont vu l’importance stratégique des SSCI qui ont pris une place fondamentale
avec le développement des stratégies modulaires.
· Dans le cadre de
l’acquisition de savoir, les faits sont particulièrement révélateurs du lien
entre l’innovation et son environnement (entreprise, recherche industrielle et
fondamentale et environnement social).
Ainsi, la politique
d’acquisition de brevets, notamment avec la fusion entre la CII et la Honeywell
Bull s’est soldée par un lourd échec. La conclusion que l’on peut en tirer, est
que les brevets, sortis du milieu d’innovation, n’ont pas permis la poursuite
de l’innovation. Les savoirs acquis sont ainsi devenus rapidement obsolètes. A
l’inverse, le CENT qui était déjà socialement institutionnalisé a obtenu
d’excellent résultat (notamment récemment avec l’ADSL).
D’autre
part, pour Manuel CASTELLS, « les révolutions technologiques passées se
caractérisent par un retard considérable de la productivité économique sur
l’innovation technologique ». Il attribue ce retard au délai de diffusion
des « découvertes technologiques (…) à l’ensemble de l’économie, ce qui
passe par une transformation de la « culture et [des] institutions da la
société, [des] entreprises et [des] facteurs de production ». Il s’agit
donc du lien entre les innovations et l’environnement social, l’efficacité des
premières dépendant des réactions des dernières.
On retrouve ici l’un des aspects
les plus marquants du rapport NORA MINC, à savoir l’approche sociologique du
processus d’informatisation. Pour ses auteurs, l’utilité de la révolution
technologique ne passait pas par la reproduction des anciens modèles, mais par
la restructuration des univers sociaux, économiques et productifs (nouveaux
rapport sociaux, nouveaux modes de consommation), c’est-à-dire une démarche
globale. La restructuration de ces univers devait permettre un choix de
société.
6.5 Stratégie du rapport
NORA-MINC dans ce contexte
Il s’agit ici de situer la
vision des auteurs du rapport sur l’évolution de la révolution technologique
dans son environnement social.
D’une part, CASTELLS démontre que les innovations technologiques se
situent dans un contexte de grappe d’innovation issue d’une innovation
fondamentale.
Ainsi, l’environnement par le
foyer d’innovation et l’effet de rétraction de l’environnement social crée les
conditions de poursuite de l’innovation.
Outre le rôle moteur de l’Etat
avec l’informatisation de l’administration, deux points essentiels sont à
relever dans la stratégie prônée par le rapport NORA MINC.
La politique d’acquisition des brevets, notamment avec la
fusion CII / Honeywell Bull[13].
Les brevets, sortis du milieu d’innovation, ne semblent donc pas permettre la
poursuite de l’innovation. Les savoirs acquis sont donc devenu rapidement
obsolètes. De même, le CNET qui était déjà socialement institutionnalisé a
obtenu d’excellent résultat (notamment récemment avec l’ADSL).
D’autre part, pour Manuel
CASTELLS, « les révolutions technologiques passées se caractérisent par un retard considérable de la
productivité économique sur l’innovation technologique[14]. »
Il attribue ce retard au délai de diffusion des « découvertes
technologiques (…) à l’ensemble de l’économie, ce qui passe par une
transformation de la « culture et [des] institutions de la société, [des]
entreprises et [des] facteurs de productions ». Il s’agit donc du lien
entre les innovations de l’environnement social, l’efficacité des premières
dépendant des réactions des dernières.
On retrouve ici l’un des aspects
les plus marquants du rapport NORA MINC , à savoir l’approche sociologique du
processus d’informatisation. Pour ses auteurs, l’utilité de la révolution technologique ne passait pas par
la reproduction des anciens modèles, mais par la restructuration des univers
sociaux, économiques et productifs (nouveaux rapports sociaux, nouveaux
services, nouveaux modes de consommation), c’est-à-dire une démarche globale.
La restructuration de ces univers devait permettre un choix de société.
C’est « à la fin des
années 1990 que les germes de la révolution technologique informationnelle,
semés dans les années 1970, ont commencé à produire leurs fruits, à savoir de
multiples procédés et produits nouveaux, stimulant la croissance de la
productivité et la concurrence économique ».
Ils ont ainsi donné vie à un
nouveau paradigme techno-économique, celui de la « nouvelle
économie ».
7. Nature de la nouvelle
économie
7.1 Le paradigme de la
technologie de l’information
« Dans chaque paradigme
nouveau, un intrant ou un groupe
d’intrants particulier est le « facteur clé » qui permet la
baisse des coûts relatifs et la disponibilité universelle » ;
Ainsi, avec la nouvelle
économie, les « innovations techniques, organisationnelles et
gestionnaires » dues aux nouvelles technologies et aux réorganisations
sont facteurs d’une « dynamique de la structure des coûts dans tous les
intrants concourant à la production ».
L’actuel changement de modèle
économique se traduit donc par le « passage d’une technologie fondée
principalement sur les intrants d’énergie bon marché à une autre,
essentiellement fondée sur des intrants peu coûteux d’information, grâce aux
progrès de la micro-électronique et la technologie des communications ».
Ce paradigme est défini par cinq
caractéristiques :
7.2 La financiarisation
Le « secteur
financier » qui a profité de « la déréglementation du secteur et de
la libéralisation des opérations financière (…) internationales » pour
« repenser sa structure organisationnelle et technologique » autour
de mégagroupes. De plus, les réseaux de communication électroniques ont modifié
« le processus [des] opérations financières ».
Ainsi, les marchés financiers
ont connu une « intégration globale ». Accessibles aux petits
spéculateurs, ils sont devenus plus versatiles et plus complexes, « le
réseau stratégique de la nouvelle économie ».
En conséquence, le capitalisme
informationnel qui qualifie ce système déplace le conception de la valeur des
titres de la « profitabilité à court terme » à « deux facteurs
clés » : « la confiance des investisseurs [et] l’espérance dans
la capacité du pionnier ». Le processus de valorisation devient,
maintenant, l’effet du marché financier lui-même.
8. Les nouveaux modèles
organisationnels et légaux
La mise en place du nouveau
paradigme techno-économique passait par deux restructurations simultanées, à
savoir celle du modèle organisationnel du système productif et celle du cadre
légal des rapports internationaux permettant la globalisation. Il s’agissait
d’accéder à « la logique en réseau » et à « la souplesse »
précédemment évoquées.
8.1 la restructuration des
modèles organisationnels du systèmes productif
Si, dans l’ensemble, les
investissements dans les technologies de l’information correspondent à une
hausse de la productivité, celle-ci varie fortement d’une entreprise à l’autre
selon la méthode de gestion qu’elle met en œuvre : « il est frappant
de constater que les utilisateurs de technologies de l’information les plus
productifs ont tendance à employer en synergie une stratégie économique
orientée vers le client et une structure organisationnelle décentralisée ;
A l’inverse, les firmes qui se contentent de greffer les nouvelles technologies
sur les structures anciennes (ou vice versa) sont sensiblement moins
productives ».
8.2 La déréglementation
Pour CASTELLS, la
déréglementation dépasse les seules télécommunications et leur pénétration par
le secteur privé ; Elle accompagne la restructuration de « modèle
keynésien de croissance capitaliste » en « nouveau système
techno-économique (…) qualifié de capitalisme informationnel ».
Pour lui, « quand les
augmentations des prix pétroliers de 1974 et 1979 menacèrent de porter
l’inflation à des niveaux incontrôlables, gouvernements et entreprises
s’engagèrent dans un processus de restructuration pragmatique, qui se poursuit
aujourd’hui, avec un effort plus marqué de déréglementation et de
privatisation, et le démantèlement du contrat social entre capital et travail
qui assurait la stabilité du modèle de croissance précédent. En résumé, une série
de réformes, tant au niveau des Institutions que dans la gestion des
entreprises, vise à atteindre quatre objectifs :
Cette restructuration « fut
assez limitée [en Europe occidentale] , la société résistant au
démantèlement de l’Etat providence et à la flexibilité univoque du marché de
travail, avec pour résultat d’aggraver le chômage dans l’Union
Européenne ».
8.3 Les restructuration pour
Pierre NORA et Alain MINC
Pierre NORA et Alain MINC
avaient vu dans l’informatisation de la société, la restructuration du système
productif (industries, services et administrations) et du cadre légal des
télécommunications.
8.3.1 Sur le plan
organisationnel
Ils y voyaient notamment la
déconcentration et la décentralisation :
Parallèlement,
on a pu assister à la naissance de mégagroupes (Vivendi-Universal, P.S.A)n
dépassant les cadres des économies nationales et permis à la fois par la
déréglementation et la financiarisation qui détermine leur nouveau mode
d’action et leur expertise.
8.3.2 Sur le plan légal
Plutôt q’une déréglementation,
Pierre NORA et Alain MINC prônaient une restructuration du secteur des
télécommunications (DGT et TDF) en vue de l’adapter au nouveau marché de la télématique, c’est-à-dire à un
environnement international.
Manuel CASTELLS démontre que la
télématique, en ouvrant les télécommunications au secteur privé, lui ont permis
de s’organiser autour de réseaux transnationaux, notamment en reliant les
places financières.
C’est cette globalisation,
associant « déréglementation de l’activité économique intérieure »,
« libéralisation du commerce et des investissements » et
privatisation qui est issue de politiques volontaristes ( notamment américaines
et anglaises) et du processus d’informatisation qui remit en cause les
réglementations nationales en les confrontant à l’échelon international.
La législation a toutefois
permis de préserver un secteur abrité notable, à savoir celui de la téléphonie
mobile, l’argument consistant dans la rareté des fréquences du spectre
hertzien.
Enfin, Manuel CASTELLS voit dans
cette restructuration, « un démantèlement du contrat social » qui
d’ailleurs rencontra des résistances en Europe. C’est le phénomène d’adhésion
ou non des peuples au processus d’informatisation soulevé dans le rapport NORA
MINC à propos du « consensus social ». L’informatisation de la
société devait permettre de retrouver la capacité du processus à s’adapter à
chaque nation.
Alors que les auteurs du rapport
insistaient sur l’importance de la souveraineté nationale face à l’hégémonie des firmes américaines, c’est
certainement cette hégémonie qui remet en cause « le consensus
social ».[16]
VII. CONCLUSION
Cette analyse est relativement
sélective du fait de son approche. Ni le traitement du rapport NORA MINC, et
encore moins celui de l’ouvrage de CASTELLS n’ont été exhaustifs. La démarche
consistant à développer une approche des théories des auteurs, il a s’agit
d’opérer une classification et par conséquent, des choix. Certains concepts
clés n’ont donc pas été abordés, ou insuffisamment, telle la catégorie du
réseau chez CASTELLS, qui pourtant aurait pu être perspective légitime, comme
forme sociale, à l’approche du rapport NORA MINC.
Toutefois, l’intérêt de
l’approche sociologique du rapport visait à expliciter le processus
d’informatisation, portant un changement social et donc à évaluer un choix de
société.
Mais l’analyse ne peut être
dissociée du contexte socio-économique. En la confrontant à l’analyse que fait
Manuel CASTELLS de la nouvelle économie, j’ai cherché à démontrer que lorsque pour Simon NORA et Alain MINC
« l’informatisation pren[ait] dans ses rets la société entière », le
champ économique s’est associé au processus.
Cette marchandisation du monde social était inscrite dans l’acte de naissance de la « télématique », conçue pour répondre à une « crise de la civilisation », elle s’est rapidement refocalisée sur la crise économique. Manuel CASTELLS démontre en l’occurrence qu’elle est issue d’un choix associant les politiques et le secteur privé (d’abord aux Etats-Unis et en Grande Bretagne) afin de relancer la croissance dans une nouvelle économie.
[1][1] Valéry Giscard d’Estaing en 1978.
[2][2] Entre parenthèse, celui-ci se limitant à l’Occident.
[3] Telle la téléphonie mobile de deuxième génération, 20 ans après la parution du rapport. (service collectif, réseau partagé, protection du marché national, absorbeur d’emplois, distributeurs subventionnés par les opérateurs).
[4] « niveau de rémunération, durée du travail, qualification et déqualification des tâches, emploi », p.59.
[5] Elle peut prendre plusieurs
années. Confère le projet SOFIA à ROISSY.
[6] « Une délégation générale de la réforme administrative, située auprès du Premier Ministre permettait d’explorer les évolutions possibles, et de les orienter. Cette délégation ne serait pas un centre de pouvoir hiérarchique, mais un instrument d’éveil et de concertation, et d’incitation. Son objectif serait d’utiliser la télématique pour préparer les rationalisation utiles, mais surtout pour rendre possibles l’allègement et la décentralisation. » (p.14)
[7] On retrouve ici le modèle japonais.
[8] Les Sociétés de Services et de Conseil en Informatique.
[9] Centre National d’Etude des Télécommunications.
[10]
Mise en perspective de l’ouvrage
avec l’analyse de Manuel CASTELLS, « La société en réseaux ».
[11] Jeremy RIFKIN, « L’âge de l’Accès. La révolution de la nouvelle économie », éd. La Découverte, Paris, 2000. Dans ce registre, RIKIN défend dans cet ouvrage le concept d’hypercapitalisme.
[12] A ce sujet voire l’excellent article de Mari SAKO et Fiona MURRAY, « modular strategies in car and computer », Social Business School of Oxford, dans le cadre de l’IMVP (International Motor Vehicle Programme).
[13] L’actualité de Bull passe aujourd’hui par les annonces de subventions de l’Etat malgré des pertes énormes et le démantèlement progressif du groupe.
[14]
De cette façon, il explique
que l’on enregistre une hausse de la productivité due aux nouvelles technologies
seulement à partir de 1993.
[15] Op.cit.
[16]
un phénomène emblématique est
aujourd’hui celui de la place qu’occupent les fonds de pension américain
sur le marché financier français.